Prose Élite de Médine – la très grosse chronique


Prose élite est le 5ème album de Médine, sorti le 24 Février dernier, jour de ses 34 ans. Plus de 12 ans après le premier, 11 Septembre, récit du 11ème jour, l’homme et l’artiste ont – forcément – changé, tout comme sa discipline. Il a toutefois su s’adapter à son temps, avec un flow et des prods « actuelles », tout en conservant son engagement et des thèmes forts portés par des textes de qualité.
Les ambitions affichées pour cet album ont été élevées, puisqu’il s’agit ni plus ni moins de la Prose Élite. L’élite de la prose, dont il tient l’affiche – via la pochette de l’album – avec Victor Hugo. L’écriture est au cœur du projet et au service des thèmes socio-politiques que Médine aborde, sans oublier les quelques moments de sa vie qu’il partage et les story-tellings qu’il a l’art de mettre en scène sur disque.
Sur cet album, Médine est redevenu un artiste indépendant suite à son départ de la maison de disque Because en 2014, juste après la sortie du précédent album « Protest song ». Une démarche qui permet – a priori – d’avoir une plus grande liberté et une plus grande autonomie au détriment d’une charge de travail plus importante et d’une exposition moindre.
Cependant, le public et les connaisseurs savent que l’exposition et les ventes ne sont forcément pas le but premier du rappeur. Après avoir défriché le terrain avec son excellent EP Démineur, Médine faisait son retour dans les bacs, armés de ses textes et de sa voix rauque, pour marquer l’avènement de la Prose Élite.
I.Le Khan
Comme toute bonne intro qui se respecte, le premier titre pose
les bases de l’album. Un long couplet égotrip d’environ trois
minutes où l’on entrevoit déjà le nouveau (ou plutôt le différent)
flow de Médine, proche de ce que l’on a l’habitude d’entendre
depuis quelque temps, mais avec cette même subtilité dans les
paroles. Outre la référence à Genghis Khan, célèbre empereur mongol
du XIème siècle, Khan est également le nom de son dernier fils.
“Dans les concerts de métal, on m’appelle
Magnéto
Sur l’cover c’est bien Victor
Hugo”
II.Urbain Ier
Sur la deuxième musique intitulée Urbain Ier, Médine joue sur
les mots en s’autoproclamant Urbain Ier, le nom emprunté par les
papes lors de leurs investitures, et premier sur l’urbain, que l’on
peut étendre à la musique urbaine, mais aussi aux milieux urbains,
lui qui s’est investi dans plusieurs projets et associations dans
de nombreuses villes.
“Les belles paroles ne sont pas vraies
Les vraies paroles ne sont pas belles
J’ai toujours pensé ce que je rappais
Je n’ai pas rappé tout ce que je pensais”
III.Grand Paris
En 3ème position vient le gros titre de l’album.
Médine a invité 7 artistes pour un gros morceau d’environ 7 minutes
où chacun rend hommage à « Paname » et s’identifie au
Grand Paris. C’est le nom du projet d’aménagement territorial
initié en 2008 par Nicolas Sarkozy qui visait à « améliorer le
cadre de vie des habitants, à corriger les inégalités territoriales
et à construire une ville durable ». Un peu moins de 10 ans
après cette ambition, Médine et ses invités se sont octroyé ce
projet en apportant leur pierre à l’édifice, leur couplet à la
musique.
“C’est nous le Grand Paris !”
IV.Raison sociale
Médine parle ici des problèmes sociaux et politiques qui ont eu
lieu en France ces dernières années. Il dénonce les dérives d’une
« nation arc-en-ciel où les couleurs se touchent sans se
mélanger », et le communautarisme qui en a découlé. Il a
samplé son propre morceau « Grand Médine » issu de l’EP
Démineur où il prédit une guerre en 2017, probablement courant Mai…
Il a également samplé des extraits des paroles d’Elliot Alderson,
le personnage principal de la série Mr. Robot, qui donne sa vision
pessimiste de la société.
“La société n’a plus de raison, fais-toi une raison
sociale”
V.Allumettes
C’est pour moi l’une des plus belles musiques de l’album,
notamment grâce au refrain chanté sur la belle musique qui
l’accompagne. Médine semble parler des attentats du 13 novembre. Et
lorsqu’il affirme que « quand t’allumes un feu, ne dis pas
c’est la faute aux allumettes », il veut certainement dire
qu’il n’y a pas de fumée sans feu et que les responsables sont
aussi bien les djihadistes que les hauts fonctionnaires,
« deux faces d’une même pièce ».
“No drama, no more, c’est vos guerres, mais nos
morts
J’te le répète encore : l’amour des
siens c’est pas la haine des autres”
VI.Enfant du destin
La sixième musique est également le sixième épisode de la série
Enfant du destin, après Sou Han, David, Petit Cheval,
Kunta Kinte et Daoud. La saga des enfants du destin est
certainement l’empreinte le plus symbolique du rappeur havrais, qui
entamé cette série dès son premier album. Un enfant, un contexte,
un pays. Cette fois-ci, l’enfant en question est Nour, petite fille
de la tribu des Rohingyas, un peuple musulman du Sud-Ouest de la
Birmanie. Forcée de travailler dans une exploitation agricole, Nour
doit faire face au patron qui l’exploite et tente d’abuser d’elle.
Rapidement acculée, elle va chercher refuge vers Kuala-Lampur.
Médine parvient encore une fois à mélanger réalisme et émotion au
travers de ces destinées fictives, mais qui n’ont rien d’incongru.
Un très beau titre dans lequel il s’est engagé, se rendant même en
Birmanie et aidant la population locale à son échelle à travers
quelques actions.
“Enfant du destin, enfant de la
guerre”
VII.Prose élite
Le titre éponyme de l’album se trouve au milieu de l’album. Il
n’y a pas de véritable thème, seul l’écrit prend le pas. Il rend
également ses lettres de noblesse au rap, dans le texte, mais
également dans le clip tourné pour cette occasion, où Mac Tyer,
Kery James, Soprano et Nekfeu sont mis à l’honneur ; mais
aussi et surtout Victor Hugo, qui n’est jamais bien loin.
“Le rap un sport d’esclave, qui porte
l’espoir
D’une jeunesse oubliée, on fait du
street art sur les bancs de l’Histoire”
VIII.Alger Roi
Après Alger pleure, présent dans l’EP Made in sorti en 2012,
Médine parle une nouvelle fois de sa terre d’origine, et plus
particulièrement de la révolution qui l’a menée à son indépendance
en 1954. C’est l’une des gimmicks du refrain, scandé avec force par
Médine.
“Les révolutionnaires ont
Alger !”
IX.L’homme qui répare les femmes
Ce n’est pas la première fois que Médine fait une musique sur la
place de la femme dans la société. Cela a été le cas aussi dans
Combat de femmes, présent dans l’album Jihad, et
dans À l’ombre du mâle (feat. Nneka), présent dans
Protest Song et qui résonne comme un écho à cette musique.
Ici, le titre et la musique font référence à Denis Mukwege,
gynécologue et militant des droits humains congolais. Lors de la
Première Guerre du Congo en 1996, il a découvert que de nombreuses
femmes furent victimes de barbarie sexuelle, au point que la
destruction volontaire des organes génitaux féminins soit devenue
une pathologie pour ces femmes, et un moyen pour les soldats de les
empêcher d’avoir une descendance. Ainsi, il a passé une majeure
partie de sa carrière à défendre ces femmes victimes de viol
collectif dans l’Est de la République Démocratique du Congo, que ce
soit du soutien physique, mental, économique ou juridique.
“Un homme sur cent est un leader, les 99 autres suivent
une femme”
X.Papamobile
Papamobile est le fruit d’une collaboration Le Havre- Nantes,
entre Médine et 20Syl, rappeur du groupe Hocus Pocus, DJ du groupe
C2C et également producteur. Après Urbain Ier qui faisait référence
au pape, voici le deuxième clin d’œil aux pontifes : la
papamobile est le véhicule dans lequel le pape se déplace. On peut
y voir ici un jeu de mots entre la papamobile et « Papa
mobile ». En effet, Médine parle des pères qui abandonnent
leur famille, en se plaçant d’abord du point de vue de l’enfant,
puis de la mère avant de conclure par celui du père. Trois
destinées bouleversées par les choix de ce papa mobile qui a pris
la poudre d’escampette… en automobile ! Le refrain entêtant
interprété par Médine et 20Syl reste dans la tête des auditeurs. Un
peu comme une Putain de mélodie, la 4ème piste de
l’album 16 Pièces d’Hocus Pocus. D’ailleurs, dans ce même album, la
musique qui suit s’intitule… Papa ! 20Syl y aborde son
appréhension face à un futur rôle de père, toujours avec un refrain
mélodieux et entraînant. Mais c’est une autre histoire pour un
autre (très bon) album.
“Papa m’oublie pas dans ta
papamobile”
XI.Rappeur 2 force
Médine était déjà un Rappeur de force dix ans auparavant,
lorsqu’il a enregistré ce classique pour la compilation Illégal
Radio initiée en 2006 par Rim’k du 113. Ce dernier est d’ailleurs
présent dans le clip (avec A.P qui n’est jamais bien loin de son
acolyte), en conversation téléphonique avec Médine. La onzième
piste de Prose Élite n’est pas une suite et n’a pas grand-chose à
voir avec le précédent, qui était plus court, mais plus brutal et
« égotrip ». C’est néanmoins un très bon titre dans
lequel Médine rappe avec force et conviction, et sur un seul
couplet, ce qui est également le cas pour les deux dernières
musiques.
“Mes mots viennent de ma plume, ma plume revient de la
forge
J’ai la force de la culture, face à la
culture de la force”
XII.Porteur saint
Dans Porteur Saint, Médine fait le parallèle entre société et
religion, et la perte de certaines valeurs dans notre époque
moderne. Il utilise beaucoup d’images pour montrer le décalage
entre l’un et l’autre, et de quelle manière la décadence du premier
a provoqué l’abandon des valeurs prônées par l’autre. Le philosophe
chinois Confucius a dit qu’une image vaut mille mots ; dans ce
cas présent, la musique vaut mille images, et la meilleure chose à
faire est de l’écouter pour comprendre et ressentir la portée des
propos tenus sur une prod à la fois sombre et mélancolique.
“Si la religion c’est l’opium du peuple
C’est que le peuple a pris pour religion,
l’opium”
XIII.Global
En plus d’exceller dans le story-telling, Médine est
également coutumier des longs morceaux autobiographiques, un peu à
l’image d’un 28 Décembre 1977 de Kery James. Il en a fait plusieurs
dans ses différents albums (Arabospiritual, Biopic), sans compter
les musiques où il se livre dans d’autres contextes (Médine, Besoin
d’évolution, Lecture Aléatoire, etc.). C’est aussi le cas avec
Global, qui est son tout premier nom de scène, lorsqu’il rappait
avec Din Records à la fin des années 90. L’occasion de jouer au jeu
des 7 erreurs entre le Global d’il y a 20 ans et le Médine
d’aujourd’hui. Après cette énumération sous forme d’auto-critique,
il conclut en remerciant son public et sa famille Din Records,
après avoir remercié Brav’ de lui avoir soufflé le titre de
l’opus.
“Visière Houston, Casque de walk-man
J’suis le Benjamin Button à Din Records, les grands
m’appellent Global”
Prose Élite, gros la messe est dite
À la fin du premier couplet de Global, Médine affirme que son meilleur album est celui qui n’est pas encore sorti. Il faudra donc attendre quelques années pour voir ce que Médine nous réserve de mieux, en attendant un éventuel album de La Ligue qu’il forme avec Youssoupha et Kery James. Ce qui est sûr, c’est que Prose Élite est un très bon album qui a tenu ses promesses. L’album est plus concis, plus condensé que les précédents, sans que les musiques n’atteignent le format radio de trois minutes trente cher à Kery. Chaque musique à sa place dans ce projet varié, ou Médine a mêlé l’influence « trap » à ces qualités de lyriciste. Un savant mélange que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans l’Hexagone, sauf peut-être chez les deux cités plus haut.
À chaque projet sorti par le MC normand, il y a toujours de nouveaux thèmes, de nouvelles histoires, de nouvelles découvertes, une nouvelle approche, etc. Cet album ne déroge pas à la règle, et j’ai trouvé les treize titres excellents. Pour ma part, qui suis un grand fan et qui ai écouté tous ses projets, je le mets dans mes albums préférés (avec l’album Jihad et le premier Table d’écoute). J’attendais beaucoup de cet album et je n’ai pas été déçu. J’ai (encore) appris beaucoup de choses et j’ai apprécié les opinions, la démarche et la direction prise par le rappeur, qui reste sensiblement la même, mais dont la vision évolue avec le temps. Un peu comme l’artiste, comme la personne, mais aussi comme le public qui le suit depuis des années. Car « y’a pas de Grand Médine sans le petit peuple » ! Par Babacar






















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