32 ans après l’UFC 1 : comment l’organisation est devenue un empire de 10 milliards


En bref
- De 2 millions à 4 milliards : comment les Fertitta ont réalisé le deal du siècle en 15 ans
- Royce Gracie contre des sumos et des boxeurs : la folle nuit où le jiu-jitsu a révolutionné le combat
- Le combat Griffin-Bonnar qui a sauvé le MMA : 15 minutes qui valent des milliards aujourd'hui
MMA – Le 12 novembre 1993, dans une arène à moitié vide de Denver, Colorado, un événement allait changer à jamais le visage des sports de combat. Trente-deux ans plus tard, l’UFC est devenue un mastodonte de plusieurs milliards de dollars qui règne sans partage sur le monde du MMA. Retour sur une épopée qui a transformé un spectacle underground en phénomène planétaire :
Les origines d’une révolution : comment l’UFC est né
Le concept qui a tout changé
L’histoire de l’UFC commence avec une
question simple mais fascinante : quel art martial est le
plus efficace dans un combat réel ? C’est cette
interrogation qui obsède Art Davie, un promoteur de kickboxing
visionnaire, au début des années 90. Davie veut créer un tournoi où
différentes disciplines s’affronteraient sans filtre, dans des
règles quasi-inexistantes.
Pour concrétiser son projet, Davie s’associe avec Rorion Gracie,
membre de la légendaire famille brésilienne qui a popularisé le
jiu-jitsu brésilien. Les Gracie organisaient depuis des décennies
au Brésil des combats de Vale Tudo (tout est permis) et
voyaient dans ce projet une occasion en or de démontrer la
supériorité de leur discipline.
« L’octogone » prend forme
Les premières idées pour la surface
de combat étaient complètement déjantées. Rorion Gracie et
Art Davie ont d’abord envisagé une arène entourée d’une fosse
remplie de crocodiles, avec des chars transportant les
combattants et des annonceurs en toges romaines. Du pur délire
hollywoodien qui, heureusement, n’a jamais vu le jour.
Après plusieurs tentatives infructueuses auprès de HBO et Showtime,
Davie décroche finalement un accord avec Bob Meyrowitz et Campbell
McLaren de Semaphore Entertainment Group (SEG). C’est SEG qui
créera l’emblématique octogone, cette cage octogonale entourée de
grillage qui deviendra le symbole du MMA moderne. Le tournoi est
rebaptisé « The Ultimate Fighting
Championship ».
12 novembre 1993 : la nuit qui a tout changé
Denver accueille l’impossible
La McNichols Sports Arena de Denver a été choisie pour une raison très pragmatique : le Colorado n’avait pas de commission athlétique. Aucun organisme gouvernemental n’aurait jamais donné son aval pour un combat sans gants, sans rounds, sans limites de temps. Seulement 2 800 spectateurs assistent à l’événement, les organisateurs n’ayant même pas réussi à remplir la moitié de la salle.
Les règles… ou presque
Le concept était vendu comme un événement « sans règles », mais trois interdictions existaient tout de même : pas de morsures, pas de coups dans les yeux, et pas de frappes à l’aine. Pour le reste – coups de tête, tirage de cheveux, coups au sol – c’était l’open bar complet. Pas de gants obligatoires, pas de catégories de poids, pas de limite de temps, pas de juges. Le combat ne pouvait se terminer que par KO, soumission ou abandon du corner.
Huit guerriers, huit arts martiaux
Le tournoi réunissait huit combattants représentant des styles radicalement différents :
Royce Gracie :
jiu-jitsu brésilien, 1m85 pour 80 kg
Gerard Gordeau : savate et kickboxing, 1m96 pour
94 kg
Ken Shamrock : shootfighting, le seul à avoir déjà
combattu en MMA
Patrick Smith : tae kwon do, hapkido, karaté, tang
soo do
Art Jimmerson : boxe anglaise (29 victoires dont
17 par KO)
Kevin Rosier : kickboxing et boxe
Teila Tuli : sumo, 200 kg
Zane Frazier : karaté et kickboxing
26 secondes de violence pure
Le combat inaugural est entré dans la légende pour toutes les mauvaises raisons. Gerard Gordeau affronte Teila Tuli, le sumo hawaïen de 200 kilos. En 26 secondes, c’est terminé. Gordeau assène un coup de pied dévastateur au visage de Tuli alors que celui-ci est assis au sol. Le sumo perd une dent, l’œil en sang, l’arbitre arrête le massacre. Les images sont choquantes, même pour l’époque. Cet instant brutal donnera au MMA sa réputation sulfureuse qui mettra des années à s’effacer.
Le triomphe de Royce Gracie
Ce qui devait être une démonstration
de force brute se transforme en masterclass technique.
Royce Gracie, le plus léger du tournoi, va tout
rafler. En quart de finale, il soumet Art Jimmerson, le
boxeur qui avait choisi de combattre avec un seul gant pour
« protéger son arme principale ». Le jiu-jiteiro amène
Jimmerson au sol et le domine sans difficulté.
En demi-finale, Gracie affronte Ken Shamrock dans ce qui reste l’un
des combats les plus importants de l’histoire du MMA. Shamrock est
redoutable, mais Gracie parvient à le soumettre par étranglement
arrière.
En finale, Gerard Gordeau attend. Le kickboxeur néerlandais arrive
confiant après avoir démoli ses adversaires. Mais Gracie le
soumet en quelques minutes, remportant 50 000 dollars et
surtout, prouvant au monde entier que la technique peut triompher
de la puissance brute.
L’après-UFC 1 : entre chaos et prohibition
Des débuts anarchiques
Les premiers UFC continuent sur cette
lancée sauvage. Royce Gracie remporte également les UFC 2 et 4,
consolidant la domination du jiu-jitsu brésilien. Mais le format
ultraviolent attire les foudres des politiques. Le sénateur
John McCain qualifie le MMA de « combat de coqs
humains« et lance une croisade pour interdire
ce sport.
Les chaînes câblées refusent de diffuser les événements. Les
commissions athlétiques interdisent l’UFC dans la plupart des
États. Le sport est banni à New York, et même les opérateurs qui
diffusent de la pornographie refusent de montrer des combats UFC.
L’organisation est au bord du gouffre financier.
Les premières évolutions
Pour survivre, l’UFC commence à introduire des règles. À partir de l’UFC 5, une limite de temps est instaurée. L’UFC 12 voit l’arrivée de nouvelles interdictions : coups de tête, coups dans les parties génitales, certaines techniques dangereuses. Mais c’est trop peu, trop tard. À la fin des années 90, l’UFC est moribonde.
2001 : l’arrivée des sauveurs
Deux millions pour un empire
En janvier 2001, tout bascule.
Lorenzo et Frank Fertitta, deux frères milliardaires propriétaires
de casinos à Las Vegas, rachètent l’UFC pour la somme ridicule de
2 millions de dollars. Ils créent Zuffa LLC (terme
italien signifiant « bagarre ») et placent à la tête de
l’organisation leur ami d’enfance, un certain
Dana White.
White, ancien professeur d’aérobic devenu manager
de fighters, va transformer l’UFC en machine de guerre. Son énergie
débordante, son bagout, et sa vision claire du potentiel du MMA
vont tout changer.
La normalisation salvatrice
Les Fertitta et White comprennent
qu’il faut professionnaliser le sport. Entre 2000 et 2001, le New
Jersey State Athletic Control Board définit les Unified
Rules of Mixed Martial Arts. Ces règles deviennent la
référence nationale : catégories de poids, gants obligatoires,
rounds de 5 minutes, interdiction de techniques dangereuses,
arbitres présents, médecins au bord de la cage.
Lorenzo Fertitta, qui avait siégé à la Nevada State Athletic
Commission, utilise ses contacts pour faire légaliser le MMA au
Nevada et au New Jersey. Las Vegas et Atlantic City peuvent
désormais accueillir des combats UFC. Le sport sort de la
clandestinité.
2005 : The Ultimate Fighter change tout
Le cheval de Troie télévisuel
Malgré ces avancées, en 2004, l’UFC
perd toujours de l’argent. Les Fertitta ont investi 34
millions de dollars et envisagent même de vendre. Dana
White cherche un diffuseur, sans succès. Jusqu’à ce que Spike TV,
une chaîne câblée visant les jeunes hommes, accepte de diffuser une
émission de téléréalité… à condition que Zuffa paie tous les frais
de production.
The Ultimate Fighter (TUF) suit 16 combattants
vivant ensemble dans une maison, s’entraînant et s’affrontant pour
décrocher un contrat UFC de six chiffres. Le concept est simple :
Real World rencontre Fight Club. L’émission débute le 17 janvier
2005 et génère immédiatement de l’intérêt.
9 avril 2005 : la nuit qui sauve le MMA
La finale de la première saison
oppose Forrest Griffin à Stephan Bonnar. Ces deux anciens policiers
et étudiants universitaires vont livrer trois rounds d’une
intensité folle. Du sang, de la technique, des
rebondissements. Griffin l’emporte aux points, mais Dana White est
tellement impressionné qu’il offre un contrat UFC aux deux
combattants.
Le combat attire des millions de téléspectateurs et démystifie le
MMA pour le grand public. Les gens découvrent que les fighters sont
des athlètes dévoués, pas des voyous. Le lendemain, les
dirigeants de Spike TV signent le renouvellement de la série sur
une serviette en papier à la sortie de l’arène. Le MMA
vient de passer du statut de sport marginal à celui de phénomène
mainstream.
L’empire contre-attaque : acquisitions et domination
Pride tombe
Le 27 mars 2007, Zuffa frappe un grand coup en rachetant Pride Fighting Championships pour 70 millions de dollars. La légendaire organisation japonaise, qui régnait sur le MMA asiatique avec ses stars comme Fedor Emelianenko et Wanderlei Silva, était au bord de la faillite. L’UFC récupère les meilleurs combattants et ferme définitivement Pride le 4 octobre 2007. Il n’y a plus qu’un seul roi.
WEC et Strikeforce rejoignent la famille
En décembre 2006, Zuffa rachète le
World Extreme Cagefighting (WEC), spécialisé dans les catégories
légères. En 2010, les divisions poids plume et poids coq sont
intégrées à l’UFC, amenant des champions comme Jose Aldo et
Dominick Cruz.
Le 12 mars 2011, c’est au tour de Strikeforce de passer sous
pavillon Zuffa. Cette acquisition stratégique apporte non seulement
d’excellents poids lourds, mais surtout Ronda
Rousey, qui deviendra la première championne féminine de
l’UFC et changera à jamais le visage du sport.
Les légendes qui ont bâti l’empire
Les pionniers de l’octogone
Chuck Liddell et
Randy Couture sont les visages de l’UFC au milieu
des années 2000. Leurs rivalités captivantes font exploser les
chiffres des pay-per-view. Liddell devient une icône pop culture,
apparaissant dans des émissions grand public.
Georges St-Pierre domine la catégorie welterweight
pendant des années avec un mélange parfait de classe, technique et
puissance. Le Canadien défend son titre 13 fois et devient l’un des
plus grands champions de tous les temps.
Anderson Silva, surnommé « The Spider »,
règne sur les middleweights avec une aisance déconcertante. Son
style fluide et ses finitions spectaculaires en font l’un des
combattants les plus artistiques de l’histoire. Il détient
le record de la plus longue série de défenses de titre
consécutives.
L’ère des superstars modernes
Ronda Rousey change
la donne en 2012 quand Dana White – qui avait juré que jamais les
femmes ne combattraient à l’UFC – l’intronise première championne
féminine. Ses finitions par clé de bras en moins d’une minute
deviennent sa signature. Elle attire un public féminin massif et
prouve que les femmes peuvent vendre autant que les hommes.
Puis arrive Conor McGregor. L’Irlandais au bagout
légendaire révolutionne le trash-talking et devient le premier
combattant à détenir deux ceintures simultanément. Son combat
contre Khabib Nurmagomedov génère 2,4 millions d’achats PPV. Son
affrontement de boxe contre Floyd Mayweather lui rapporte environ
100 millions de dollars. McGregor transcende le sport et
devient une marque mondiale.
Jon Jones, malgré ses problèmes extérieurs à
l’octogone, est considéré par beaucoup comme le meilleur combattant
de tous les temps. Son palmarès en poids mi-lourds est simplement
imbattable.
L’UFC business : partenariats et deals stratégiques
L’affaire Reebok : controverse et uniformisation
En 2014, l’UFC signe un deal
révolutionnaire avec Reebok pour 70 millions de dollars sur
six ans. Fini les sponsors multiples sur les shorts des
fighters, place à un uniforme standardisé. L’objectif : donner une
image plus professionnelle, comparable aux grandes ligues
sportives.
Mais les combattants hurlent. Beaucoup perdent des dizaines de
milliers de dollars en sponsors personnels. Les débuts sont
catastrophiques : les uniformes sont génériques, les noms des
athlètes sont constamment mal orthographiés. Même si le deal
apporte une certaine stabilité financière, la relation
Reebok-UFC reste tendue pendant six ans.
Venum prend le relais
En avril 2021, la marque française Venum remplace Reebok comme équipementier officiel. Spécialisée dans les sports de combat depuis 2006, Venum signe un contrat moins lucratif que Reebok mais augmente légèrement les paiements aux combattants. Les champions passent de 40 000 à 42 000 dollars par combat, les débutants de 3 500 à 4 000 dollars.
Le jackpot ESPN
Le coup de maître arrive en 2018. L’UFC signe avec ESPN un contrat pharaonique de 1,5 milliard de dollars sur cinq ans, soit 300 millions par an. C’est trois fois plus que ce que Fox payait auparavant. Le deal inclut 30 événements UFC Fight Night par an, dont 20 diffusés sur ESPN+ et 10 sur les chaînes linéaires.
Le contrat est prolongé de deux ans et expire fin 2025. Mais en août 2025, Paramount frappe un grand coup. La plateforme de streaming remporte les droits exclusifs pour sept ans avec un deal à 7,7 milliards de dollars, soit 1,1 milliard par an en moyenne. Netflix, Amazon Prime Video et autres géants du streaming étaient sur les rangs, mais c’est Paramount qui rafle tout. À partir de 2026, les 43 événements UFC annuels seront diffusés sur Paramount+ sans surcoût pour les abonnés. Le modèle pay-per-view traditionnel est mort, l’UFC devient un produit premium accessible à tous.
La vente du siècle
4 milliards de dollars en 2016
Le 11 juillet 2016, après 15 ans de
gestion et 361 événements organisés, les Fertitta et Dana White
annoncent la vente de l’UFC. L’acheteur : WME-IMG
(aujourd’hui Endeavor), une agence de talents géante, accompagnée
des fonds d’investissement Silver Lake et Kohlberg Kravis
Roberts.
Le montant ? 4 milliards de dollars. C’est 2 000
fois le prix d’achat de 2001. La plus grosse transaction de
l’histoire du sport à l’époque. Lorenzo Fertitta démissionne mais
reste actionnaire minoritaire. Dana White, qui possédait 9% de
l’UFC, empoche environ 360 millions de dollars et reste président
avec un nouveau contrat juteux.
L’UFC en 2025 : un géant planétaire
Aujourd’hui, l’UFC organise près de
40 événements par an à travers le monde.
L’organisation est présente dans 170 pays et diffusée en 22
langues. La France a accueilli son premier événement en septembre
2022 avec Ciryl Gane en tête d’affiche.
Le roster compte près de 800 combattants de toutes nationalités.
Les revenus annuels dépassent les 600 millions de dollars. L’UFC
est légalisée dans les 50 États américains et reconnue comme sport
légitime partout dans le monde. TKO Group
Holdings, la société mère qui chapeaute l’UFC et la WWE,
est valorisée à plus de 10 milliards de dollars.
Un héritage indélébile
De cette soirée chaotique de novembre
1993 à Denver, avec ses 2 800 spectateurs et ses règles
quasi-inexistantes, l’UFC est devenue une machine à produire des
stars mondiales et des revenus colossaux. Le jiu-jitsu brésilien de
Royce Gracie a ouvert la voie, mais c’est l’évolution constante du
sport qui l’a sauvé.
32 ans après l’UFC 1, le pari fou d’Art Davie et Rorion Gracie a dépassé tous leurs rêves. Le MMA n’est plus un spectacle underground : c’est un sport global, professionnel, spectaculaire, qui continue de repousser les limites. Et chaque combattant qui entre dans l’octogone porte l’héritage de ces pionniers qui, un soir de novembre 1993, ont osé demander : quel art martial est vraiment le plus fort ?



















