L’affaire « Football Leaks » pour les nuls

Après les Panama Papers nous avons eu droit aux « Football Leaks ». Expression balancée à tort et à travers ces 3 dernières semaines, il en est devenu difficile de comprendre quelque chose au flot d’informations qui nous a inondé via les sites d’informations et les réseaux sociaux. La rédaction a donc tenté de mettre un peu d’ordre et de dresser un tableau simplifié de l’affaire.

L’EIC et les Football Leaks, les bourreaux du football-business

Contrairement à l’idée générale, « Football Leaks » (littéralement traduit : « les fuites du football ») n’est pas le nom de l’organisation elle-même, mais l’expression utilisée pour désigner l’affaire dévoilée par le groupe European Investigative Collaborations. L’EIC est un consortium de 12 médias européens, dont font partie par exemple Mediapart (France), Der Spiegel (Allemagne) ou encore The Sunday Times (Royaume-Uni). Ce regroupement spécialisé dans l’investigation journalistique a été créé en septembre 2015 et n’en est pas à sa première affaire, il avait en effet déjà mené une enquête sur les différentes filières d’armes utilisées dans le terrorisme. L’enquête des Football Leaks a démarré en 2015 lorsqu’un site internet du même nom s’est mis à publier des contrats de joueurs et a dévoilé les dessous de leur transfert – notamment ceux de Gareth Bale et Anthony Martial. À partir de là, le groupe EIC a lancé son investigation : plus de 60 journalistes mobilisés pendant 7 mois pour éplucher 1,9 téraoctet de données, soit 18,6 millions de documents, contrats, factures, emails, messages, photos… Leurs cibles étant les fonds d’investissement les plus influents du milieu du Football, les grands joueurs et les principaux agents qui y sont liés. Finalement, le 2 décembre, via l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le groupe publie les fameux Football Leaks et révèle les dessous d’un système d’évasion fiscale d’une ampleur de plus de 188 millions d’euros.

Football Leaks SpiegelLa Une de Der Spiegel titrant « Les maîtres de la finance » le 3 décembre 2016

 

Les droits d’image, la source de la fraude fiscale

Pour bien comprendre les accusations dont sont victimes ces footballeurs, il est important d’éclaircir un point, la source de leurs revenus. Les revenus des joueurs peuvent être séparés en deux catégories : le salaire directement versé par leur club et les revenus générés par leur image, autrement dit les contrats publicitaires. Par exemple, selon une étude publiée par le magazine Forbes en juin dernier – donc avant les Football Leaks –, Ronaldo aurait perçu 88 millions d’euros entre le 1er juin 2015 et le 1er juin 2016, dont 32 millions issus de contrats de sponsoring avec diverses sociétés comme Nike, dont il est l’égérie principale.

La gestion des droits d’images de chaque joueur ne se fait pas via son compte personnel, mais à travers une société spécialisée dont il peut confier la direction à la personne de son choix et dont le domicile fiscal n’est pas nécessairement le sien. Les accusations ne portent donc pas sur les salaires versés par les clubs, qui sont pour la plupart déclarés et réguliers d’un point de vue fiscal, mais sur les revenus liés aux droits à l’image. En effet, beaucoup de joueurs utiliseraient des sociétés-écrans et auraient domicilié leur société de gestion de droit d’images dans des paradis fiscaux.

Football LeaksImage symbolique des Football Leaks, publiée par le site MediaPart

 

Le réseau Mendes, principale cible des Football Leaks

Rarement dans la lumière, mais laissant planer son ombre sur toutes les grosses transactions du milieu, Jorge Mendes est probablement la figure actuelle la plus importante du football-business, voire du football tout court. Lunettes noires, costume et montre de luxe, téléphone collé à l’oreille, le portugais est un cliché ambulant (visible en image de couverture). Il est devenu en 20 ans le plus influent des agents de joueurs de la planète. Au sein de son entreprise Gestifute, il gère les contrats de grands noms comme Mourinho, Falcao, Di Maria, James Rodriguez, mais surtout Cristiano Ronaldo, dont il n’est pas seulement l’agent, mais aussi un grand ami, parrain de son fils et témoin à son mariage. Au cours de l’année 2015, il aurait touché plus de 85 millions d’euros de commissions sur les transferts de ses clients et 68 millions en 2016.

D’après les révélations Football Leaks, Jorge Mendes serait le cerveau d’un réseau d’évasion fiscale de plus de 180 millions d’euros, dont 149,5 millions concerneraient Cristiano Ronaldo uniquement. Entre 2009 et 2014, le joueur aurait touché 74,8 millions d’euros non déclarés via une société offshore, Tollin Associates, immatriculée dans les îles vierges britanniques. Cette société, sorte de coquille vide, a immédiatement reversé le montant de ces droits à deux autres compagnies situées en Irlande et étroitement liées à Jorge Mendes, Polaris et Multisports & Images Management. Selon Mediapart, en décembre 2014, CR7 aurait revendu pour 74,7 millions d’euros ses droits d’image pour la période 2015-2020 à Peter Lim, milliardaire singapourien, afin de « profiter d’un régime fiscal ultra-avantageux qui allait disparaître 12 jours plus tard » et ainsi économiser plus de 31 millions d’euros d’impôts. Une enquête a immédiatement été lancée par le parquet espagnol, même si aucune poursuite directe n’a été engagée. Le joueur du Real Madrid a nié en bloc toutes les accusations, soutenu par son club qui évoque un joueur « exemplaire en tout point ». Mais Ronaldo n’est pas le seul visé. L’entraîneur de Manchester United, José Mourinho, aurait dissimulé 12 millions d’euros au fisc britannique grâce à un compte suisse détenu par une société offshore, domiciliée sur les îles vierges britanniques. Radamel Falcao serait lui aussi suspecté ainsi qu’Angel Di Maria et Javier Pastore, les deux joueurs du PSG.

« L’Argentinian connection » parisienne et l’ouverture d’une enquête en France

Comme prévu tous les pays d’Europe sont touchés, personne n’est épargné. En France ce sont les cas des argentins Di Maria et Pastore qui font le plus de bruit. Les deux joueurs parisiens auraient fait usage de sociétés-écrans domiciliées aux Pays-Bas pour dissimuler aux alentours de 2 millions d’euros chacun au fisc. Suite à ces accusations, le Parquet National Financier a annoncé ce mardi 20 décembre avoir des preuves suffisamment sérieuses pour l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « blanchiment d’argent et fraudes fiscales aggravées ». Le parquet explique aussi qu’une enquête est déjà en cours depuis le 12 décembre, menée par l’Office Centrale de Lutte Contre la Corruption et les Infractions Financières et Fiscales.

Beaucoup moins précis et sans réels montants dévoilés, le cas Paul Pogba est aussi évoqué. Le joueur et son agent, Mino Raiola, auraient eux aussi mis en place un système d’évasion fiscale basée sur la société offshore Aftermath, domiciliée à Jersey dans les îles vierges britanniques. Cette affaire serait liée au contrat signé par Pogba cet été pour devenir l’une des égéries principales d’Adidas contre un montant estimé entre 25 et 40 millions d’euros. Le français de 23 ans a refusé de répondre aux accusations à son encontre. En revanche, Raiola a publiquement déclaré ces informations comme étant « imaginaires, inexactes ou en tout cas déformées ». 

Un air de déjà vu, Messi et les Panama Papers

Cette affaire fait forcément écho à celle qui a touché Lionel Messi il y a quelques mois. L’Argentin, dont le nom est apparu dans les fameux Panama Papers, a été reconnu coupable d’avoir dissimulé au fisc espagnol 4,1 millions d’euros provenant de ses contrats avec Adidas, Danone et Pepsi. Les accusations ne portent pas uniquement sur lui, mais aussi sur son père et agent Jorge Messi. Le parquet espagnol a estimé que le joueur avait décidé de « rester dans l’ignorance » au sujet des manœuvres fiscales dont il aurait bénéficié par l’intermédiaire de son père, et a condamné les deux hommes à une peine de 21 mois de prison avec sursis ainsi qu’une indemnité de 3,7 millions d’euros à payer. Comme pour toutes les autres, la question à laquelle il est difficile de répondre est de savoir le degré d’implication du joueur dans cette affaire de fraude fiscale et l’importance de la manipulation menée par son agent.

Benzema, l’exception surprenante

Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette fois-ci Karim Benzema n’est pas le vilain petit canard, mais bien l’enfant modèle. Mediapart révèle en effet que le joueur français a décidé de domicilier en France (à Lyon, sa ville natale) la société Best Of Benzema, qui gère ses droits d’images. La société est détenue à 90% par Benzema lui-même, les 10% restant appartenant à ses parents. Mieux que ça, alors qu’il vit à Madrid depuis environ 7 ans, Benzema a choisi la France plutôt que l’Espagne où le taux d’imposition sur les revenus de sponsoring touchés hors du pays est de 5% (contre 33,3% en France). Mediapart révèle que la société B.O.B aurait généré un profit de 1,64 million en 2016 et donc logiquement payé 378 484 euros d’impôts.

La fraude fiscale dans le milieu est donc telle, que ce qui devrait être une non-information comme le fait que Karim Benzema paye régulièrement ses impôts fait les gros titres de certains journaux, bienvenue dans le football business.

Par Tim

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Photo By: vi.nl, Mediapart, Spiegel
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