Magico Gonzalez, il était l’autre meilleur joueur du monde

C’est une histoire qui sent bon l’Amérique du Sud, sa folie, ses limites et sa joie de vivre. Né en 58 au Salvador, celui qu’on surnommera Magico Gonzalez est le dernier d’une fratrie de 8 enfants. Aux yeux de beaucoup, c’est surtout l’histoire ratée d’un homme qui aimait trop la fête et les femmes pour devenir le meilleur joueur du monde. Son truc à lui, c’était jouer au football, et surtout ne pas travailler. Embêtant, quand le foot est votre métier à partir de vos 17 ans…

Tout commence par hasard, comme souvent dans la vie de Jorge Alberto Gonzàlez Barillas. Présent à l’entraînement de l’un de ses frères, le jeune et frêle adolescent en profite pour taper la balle avec quelques-uns des joueurs. Pour le staff, c’est bien assez pour se rendre compte que le gamin a de l’or dans les pieds. Dès le weekend suivant, un joueur de l’équipe est indisponible. C’est le début de l’histoire rocambolesque de celui qui deviendra Magico Gonzalez.

Des débuts remarqués

Son club d’alors, l’Administracion Nacional de Telecommunicacion (ANTEL), devient rapidement l’équipe à suivre au Salvador. Nous sommes en 1975 et dès l’année suivante, Gonzalez intègre définitivement l’équipe première. Avant la fin de la saison, son surnom est déjà évocateur. Pour les salvadoriens de tout le pays, ça sera Mago. Sa marque de fabrique : une sorte d’elastico avant l’heure, repris depuis par Ronaldinho, Neymar etc…

Mais si tout le monde s’attend à voir l’ANTEL dominer durablement le football local, le club est démantelé dès la fin de l’année. Après moins de 2 ans, et alors qu’il n’a même pas 18 ans, Gonzalez se retrouve dans l’obligation de signer ailleurs. Il se dirige vers l’Indepediente, un club de seconde zone du pays. Conscient de son talent, Gonzalez profite surtout de la sélection nationale pour se mettre en valeur.

Il a à peine 20 ans alors qu’il dispute les éliminatoires pour la Coupe du Monde de 1978, au Mexique. Ne pouvant lutter contre les grandes nations du continent étant donné la faiblesse de l’équipe, El Mago sera tout de même nommé dans l’équipe type des éliminatoires, aux côtés de légendes comme Hugo Sanchez. Son nom commence peu à peu à circuler dans les grands clubs du continent. Après des essais au Mexique, il signe finalement dans le plus grand club salvadorien, le Club Deportivo Futbolistas Associados Santanecos. Aujourd’hui encore, le CD FAS est le club le plus titré du pays. Durant le premier passage de Gonzalez, le club va remporter 3 titres nationaux et une coupe continentale.

Le Salvador en Coupe du Monde

Éblouissant, l’ailier épate sur tous les terrains. Il va en profiter pour écrire l’une des plus belles pages de l’histoire du Salvador. Sous l’impulsion de son génie, le pays se qualifie pour la Coupe du Monde 1982 en Espagne, en battant notamment le Mexique. Un exploit à la hauteur du talent du Mago, dont le nom traverse peu à peu l’Atlantique. Ce n’est pourtant que le premier d’une longue série d’exploits.

En Europe, ce Salvadorien dont on ne connaît que peu de choses impressionne autant qu’il interroge. Il aurait, paraît-il, éliminé le Mexique en qualifications en traversant la moitié du terrain balle au pied avant d’offrir le but à son avant-centre. Si, à l’époque, peu de gens peuvent en témoigner sur le vieux continent, les images d’aujourd’hui le confirment :

Lors de sa préparation au Mondial espagnol, le Salvador va notamment croiser la route du PSG. Impressionnés, les dirigeants parisiens s’organisent pour le recruter. Tout est prêt, le contrat est rédigé et signé. Ne manque plus que le paraphe du joueur. Un rendez-vous est organisé, le transfert est bouclé. Mais Gonzalez ne se présentera jamais à l’hôtel où les Parisiens l’attendent. Ce n’est que le premier rendez-vous manqué d’une longue série…

Indépendant et réfractaire à l’autorité, Gonzalez n’est que très peu concerné par des considérations telles que l’argent, la gloire ou même les titres… Il préfère de loin la fête, l’alcool, les filles et surtout, ne pas avoir trop de responsabilités. Signer dans un club comme le PSG, partir vivre en France, répondre à des exigences et des espoirs placés en lui : autant de choses qui ne lui que disent trop rien.

El Mago devient Magico Gonzalez

Gonzalez préfère donc retourner dans son club du CD FAS, au moins jusqu’à la Coupe du Monde en Espagne, qui sera le premier chef-d’œuvre de sa carrière.

Pour se rendre compte des performances individuelles du joueur, il faut les mettre en relation avec celle de son équipe. Éliminé au premier tour avec 1 seul but marqué en 3 matchs et balayé 10-1 par la Hongrie, plus grosse défaite jamais enregistrée en Coupe du Monde, Gonzalez sera tout de même élu meilleur joueur du match (sans même avoir inscrit le but de son équipe). Malgré ce parcours expéditif, Gonzalez sera également nommé parmi les 10 meilleurs joueurs de la compétition.

L’heure a sonné. À 24 ans, il ne peut plus se refuser aux clubs européens, d’autant plus que l’Atletico de Madrid souhaite à tout prix le recruter. Il va donc rejoindre l’Espagne, mais pas sans un contre-pied qui le caractérise puisque c’est avec le Cadiz F.C. que Gonzalez s’engage finalement. Le club végète alors en deuxième division espagnole. Plus attiré par le charme de la petite ville, sa tranquillité, son anonymat et ses danseuses de flamenco, c’est là qu’El Mago va rapidement devenir Magico Gonzalez. 

Magico Gonzalez Cadiz

Le coup de foudre entre Gonzalez et Cadiz sera immédiat et réciproque. Son entraîneur de l’époque témoigne : « Je n’avais jamais vu un joueur avec une telle qualité technique. Un jour, il s’est mis à jongler avec un paquet de cigarettes. Une orange, c’est rond, mais un paquet de cigarettes, c’est rectangulaire ! La sensualité que Dieu nous a donnée dans les mains, il l’a mise dans les pieds de Jorge. Il mettait le ballon où il voulait… »

De Cadiz à Barcelone… ou presque

Peu à peu, les Andalous découvrent le talent hors du comment de leur joueur. Inévitablement, ils montent en première division à la fin de la saison. Gonzalez inscrit 14 buts et devient rapidement une légende au stade de Cadiz, tout autant que dans les bars de la ville…

Car si l’homme est intenable sur les terrains, il l’est tout autant quand il s’agit d’enchaîner les pas de danse, les verres de rhum et les conquêtes féminines. Pas insensible aux charmes et à la douceur de vivre andalouse, El Mago profite de la vie. Peut-être ce qu’il fait de mieux… Car, bien qu’il brille sur les terrains, ils préfèrent récupérer de ses longues nuits que de se présenter aux entraînements, réalise des scores pitoyables aux tests physiques et inquiète de plus en plus ses dirigeants.

Et pourtant… Un soir de match au Camp Nou, face au Barcelone de Diego Maradona, Magico Gonzalez a décidé de briller. Lorsqu’il s’empare du ballon dans ses 35 mètres, personne ne s’attend à ce qu’il traverse tout le terrain pour aller inscrire un but incroyable. Maradona et les dirigeants du Barça sont sous le charme. Ils veulent ce Salvadorien qui n’a rien à faire dans cette équipe aux bords de la relégation. Sous l’impulsion du génie argentin, les dirigeants barcelonais entament les démarches pour le recruter. Les supporters barcelonais s’attendent déjà à voir l’un des plus beaux duos d’attaque de l’histoire de ce sport.

Une tournée d’été et des regrets

La décision est prise de l’emmener pendant la tournée d’été des Blaugranas afin de voir s’il pouvait s’acclimater à ce club si particulier et quelle serait l’entente avec Diego. Jamais les derniers pour une fête improvisée, Maradona et Gonzalez s’en donnent à cœur joie. Mais un matin, alors que le Pibe de Oro déclenche volontairement l’alarme incendie de l’hôtel, Gonzalez reste introuvable.

Et pour cause… Il décuve dans sa chambre dans les bras de jeunes filles rencontrées la veille. Les hurlements des sirènes ne le réveilleront jamais, bien trop aviné de la veille. Il ne portera plus jamais le maillot du FC Barcelone et l’essai estival prend fin. De cette association, ne subsistent que quelques images d’un match qui ne peut que laisser des regrets à tous les amoureux de football.

Panne de réveil et séance d’acupuncture

Retour à Cadiz donc, pour le plus grand plaisir du Salvadorien, où il va continuer à exprimer son talent balle au pied. Une fois de plus, c’est face à Barcelone qu’il va se mettre le plus en valeur. Mené 1-0 le club andalou joue la première mi-temps sans El Magico. En retard, le joueur a préféré passer la nuit en charmante compagnie plutôt que de se préparer pour le match. Conséquence : il ne se réveille pas à l’heure et rate la première mi-temps.

Gonzalez rentre à la reprise du match. Cadiz s’impose 3-1. Toutefois, ces écarts à répétitions déplaisent de plus en plus aux dirigeants et à l’entraîneur du club. À la fin de la saison, la décision est prise de s’en séparer. Gonzalez prend donc la direction de Valladolid. Son contrat stipule qu’il doit se rendre chez un psychologue de manière récurrente ainsi que des séances d’acupuncture. Il ne sera que l’ombre de lui-même toute la saison.

Suite à cet échec, les dirigeants de Cadiz cèdent face à la pression populaire et font revenir sur les terres andalouses. S’ils essayent de lui faire signer un contrat, ils tenteront tout de même d’y inclure des clauses le sanctionnant en cas d’écart de conduite hors du terrain. En vain.

Magico Gonzalez

Comme par enchantement, Magico Gonzalez retrouve le niveau qui était le sien et les coups d’éclat qui ont fait sa légende reviennent peu à peu. Promis à la relégation en début de saison, Cadiz va finalement se sauver et Magico continuer à faire rêver les andalous une année de plus dans l’élite du football ibérique.

C’est certainement sa plus belle saison. Au sommet de son art, Gonzalez permet à Cadiz de terminer 12ème du championnat. C’est encore aujourd’hui la meilleure performance du club. Avec 10 buts et une influence permanente sur le jeu de son équipe, Magico Gonzalez est le grand artisan de cette performance exceptionnelle.

Le retour au pays

Malheureusement, l’année suivante est celle de trop. Plus fêtard et moins footballeur que jamais, le joueur est même accusé de viol (plainte dont il sera finalement acquitté). Après 203 matchs et 72 buts inscrits avec Cadiz, il est l’heure pour lui de rentrer au pays. Il laissera une empreinte unique en Espagne, entre admiration et regrets éternels. Son association avec Maradona au FC Barcelone aurait pu donner lieu à des moments de football que l’on ose à peine rêver.

De retour au Salvador, il jouera encore 8 saisons et sera même appelé en sélection jusqu’en 1998, à 40 ans. En 1999, il est nommé meilleur joueur salvadorien de l’histoire avant de prendre une retraite où on le verra, entre autres, devenir chauffeur de taxi.

L’heure de la reconnaissance

Mais le milieu du football ne l’oublie pas. Loué par Maradona lui-même, comme lui adepte de Beach soccer, l’homme qui a une église à son nom à un jour admis : « Je ne connais qu’un seul magicien, et il s’appelle Magico Gonzalez », le Salvadorien rentre au Hall Of Fame du football en 2013, en même temps que Francesco Baresi, George Weah ou encore Paolo Maldini. Fidèle à lui-même, Magico a bien du mal à se conformer aux us et coutumes d’une telle cérémonie.

Magico Gonzalez Hall of Fame

Sa première préoccupation à l’annonce de sa nomination, en amont de la cérémonie : « S’il faut porter un costard, c’est un problème, car je n’en ai pas ». 6 mois plus tard, il se présentera simplement vêtu d’une veste et d’un jean à la cérémonie, sans cravate et un retard d’un jour. Qu’importe, sa présence est déjà une victoire. Il omettra également de se plier à l’habituelle conférence de presse. Personne ne lui en tiendra rigueur.

Toujours autant de mystère

À le voir enfiler maladroitement la veste qui lui est remise et s’exprimer avec des mots si rares pour les footballeurs, on comprend mieux que cet homme n’est pas fait pour la gloire et la lumière. Chose dont il ne s’est jamais caché : « C’est trop grand pour moi ici, d’un trop grand standing… Tant de gens exquis du monde du football en face de moi, c’est trop pour moi. Merci beaucoup à Pachuca et à la FIFA pour faire du football quelque chose de si exquis et incomparable pour pouvoir l’expliquer. ». Des remerciements et un pouce tout aussi maladroitement levé vers la foule, et Gonzalez repart comme il est venu, en essayant de faire le moins de bruit possible.

Le lendemain, il est prévu que les nouveaux résidents de ce Hall of Fame aillent donner le coup d’envoi d’une rencontre internationale. Si Maldini, Weah et Baresi se plient aux formalités, Magico les laissera monter sans lui dans la camionnette, avant de tourner les talons.  À une radio espagnole, il confiera tout de même « J’aime toujours la nuit. Le jour n’est pas le même sans elle », comme une explication…

Photo By: Mmasciata.it, Memoria de Cádiz, Moritz Barcelona (CC), Revista Libero

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