Quand les narcos ont envahi le football colombien

Comme dans un spin-off de la saison 2 de Narcos, La Sueur retourne dans le passé tumultueux de la Colombie des années 80-90. Blanchiment d’argent, meurtres, corruption, cocaïne… décryptage de l’impact qu’ont eu les narcotrafiquants et leur argent sale sur le football colombien.

Le 15 décembre 1991, la finale du championnat colombien représentait bien plus qu’un match pour un simple trophée. Évènement enflammé dans un pays qui s’apparentait déjà à une gigantesque poudrière, la possible explosion que pouvait entraîner la rencontre avait de quoi donner des sueurs froides aux célébrissimes agents Peña et Murphy, voire même à la Colombie tout entière. Une fois de plus, le football sortait de son cadre sportif et devenait le théâtre d’enjeux politiques et économiques largement supérieurs. Sur le terrain s’affrontaient les soldats des deux cartels de drogue les plus riches et les plus influents du monde. D’un côté, l’Atlético Nacional de Medellín, formation emblématique du plus célèbre des barons de la drogue, « El Patron » Pablo Escobar. De l’autre, les diablos rojos de l’America Cali appartenant aux frères Orejuela Rodriguez, les capos du cartel de Cali. Cette finale avait lieu seulement 2 ans après l’assassinat de l’arbitre Alvaro Ortega, mort pour avoir refusé un but à l’Atlético Nacional lors d’un match contre… l’America Cali.

L’Atlético Nacional est peut-être le plus célèbre des clubs de Colombie. Passé sous le contrôle de Pablo – à l’époque 7e fortune mondiale – dès la fin des années 70, il fut aussi l’un des plus controversés, à grands coups de pots-de-vin, de matchs truqués, de menaces et d’assassinats. Acquérir un club de foot était plutôt banal pour les grands narcotrafiquants à cette époque. En 1983, le ministre de la Justice colombien déclarait même publiquement les noms des clubs accusés d’être liés au trafic de drogue : l’Atlético Nacional, les Millonarios, l’Independiente Santa Fe, le Deportivo Independiente Medellín, l’America Cali et le Deportivo Pereira.

Oui vous ne rêvez pas, l’un d’eux a bien décidé de renommer son équipe « Les Millionnaires », histoire de faire preuve d’un maximum de discrétion. Ce club, évoqué brièvement dans la saison 1 de la série Netflix, n’est autre que celui de Gonzalo Rodriguez Gacha, alias « Le Mexicain ». Il était l’un des principaux – et aussi des plus fous – leaders du cartel de Medellín. Facilement reconnaissable à son style tout droit sorti d’un western : bottes et chapeau de cowboy, chaîne en or et chemise déboutonnée, Gacha a permis au club de Bogota de sortir de la crise financière dans laquelle il se trouvait en 1982, et même de lui faire gagner le titre en 1987 et 1988. Idole de certains supporters, ces derniers sont allés jusqu’à déployer une banderole à son effigie lors d’un match. Certains d’entre-deux racontent que pour pouvoir supporter son équipe lorsque toutes les forces de police du pays étaient à ses trousses, El Méxicano se cachait dans le déguisement de mascotte du club, un ours. Une anecdote à la hauteur de celle racontée par les joueurs de l’époque sur la célébration du titre de 1987. Ce jour-là, Gacha a invité tout l’effectif dans son immense demeure, commandé de la nourriture du meilleur restaurant de la ville, de l’alcool à ne plus savoir qu’en faire et fait venir une vingtaine de prostituées issues du plus célèbre bordel de la ville. Après deux jours de fiesta intensive, face à l’épuisement apparent de ses joueurs, il aurait saisi une arme à feu, tiré des rafales en l’air et hurlé « Je vous ai invité pour baiser, pas pour dormir ! ». Sympathique.

Bizarrement, depuis la mort de Gacha en 1989, le club n’a plus remporté qu’un seul titre de champion, lors du tournoi de clôture 2012.

Quand les narcos ont envahi le football colombien

Un seul et unique brave homme a été assez fou pour tenir tête aux cartels, du côté de la ville de Cali. Initialement, la famille Orejuela Rodriguez souhaitait investir dans le Deportivo Cali, le meilleur club du pays à l’époque. Mais Alex Gorayeh, le président alors en fonction, refusa de laisser entrer un investisseur dont les sources de revenus étaient si douteuses. Résultat, l’America Cali, autre club de la même ville dont l’armoire à trophées était vide jusque-là, est devenu l’une des formations majeures de Colombie. Les dirigeants de l’America auraient même tenté de faire venir le grand Diego Maradona dans leurs rangs. Après avoir été invité pour un repas dans la villa des dirigeants du cartel, el Pibe de Oro aurait formulé un accord verbal pour une offre de 3 millions d’euros, mais se serait rétracté par la suite par le biais de son agent, prétextant avoir reçu une meilleure offre d’Espagne. A l’image de l’Atletico Nacional avec René Higuita, les dirigeants de l’America sont malgré tout parvenus à faire venir de grosses pointures sud-américaines de l’époque comme Falcioni ou Gareca, n’hésitant pas à offrir des villas, des voitures de sport, des montres de luxe… Bilan : 8 trophées de champions en 13 ans, dont 5 consécutifs.

Orejuela et certains capos de cartels sont même soupçonnés d’avoir aidé à financer d’autres équipes rivales afin d’augmenter l’attractivité du championnat et ainsi faire augmenter l’affluence dans les stades et les revenus générés par les clubs. Le championnat colombien est devenu par la même occasion le plus corrompu du monde : joueurs, arbitres, entraîneurs… personne n’y échappaient, et ce jusqu’à la mort d’Escobar et l’arrestation d’Orejuela dans les années 90 et donc la soudaine diminution des activités des cartels de drogue. Le gouvernement colombien menait alors une forte répression à l’encontre de quiconque était soupçonné d’être affilié aux cartels.  Pendant cette période d’influence des narcos, plusieurs dirigeants de clubs, un arbitre (Alvaro Ortega) et même un joueur (Andres Escobar, dont le nom de famille n’est qu’une coïncidence et qui a eu le malheur d’inscrire un but contre son camp avec la sélection colombienne) ont été retrouvés assassinés. Cela va sans compter les multitudes de règlements de comptes et fusillades ou encore les menaces de mort et autres incidents passés sous silence qui ont eu lieu.

En janvier dernier, comme un écho à cette époque troublée, le média espagnol Sport a publié un article clamant que Joaquin Guzman, alias El Chapo, aurait eu dans ses projets de s’offrir le club de Chelsea. Considéré comme la plus grande figure actuelle du trafic de drogue, le mexicain – capturé par les autorités en janvier dernier – est connu pour son amour du football et sa passion pour le Puebla FC, la théorie est donc plausible. En revanche, difficile de croire qu’il aurait pu un jour parvenir à ses fins, le championnat anglais étant soumis au Fit and Proper Person Test, une règle imposant une transparence complète sur la provenance des fonds des nouveaux investisseurs, exercice compliqué pour le plus célèbre des barons de la drogue encore vivants.

Comme le dit si bien The Economist dans son article « Carton Rouge » sur le football colombien, « les pires années pour la sécurité de la Colombie étaient aussi les meilleures pour ses footballeurs professionnels ». Selon l’hebdomadaire britannique, l’impact des cartels de drogue sur le football colombien a été plus que néfaste sur le long terme malgré son aspect positif sur le court terme. En effet, même si le championnat a explosé en popularité et affichait une affluence moyenne de 15 423 supporters en 1991, il ne pointe aujourd’hui qu’aux alentours de 8 000 supporters et ne comporte plus aucun grand nom de la planète football, faute de moyens. Le championnat a également du mal à se défaire de ses vieilles habitudes. En 2011, les autorités colombiennes auraient saisi au club de Santa Fe, 161 millions de dollars issus du blanchiment d’argent développé par le cartel Norte del Valle, l’un des principaux parmi ceux encore actifs en Colombie.

Le fait est qu’en plus d’être un moyen pour Escobar, Gacha et consorts de flatter leur incommensurable égo assoiffé d’achats plus extravagants les uns que les autres, les clubs étaient surtout d’immenses usines à blanchiment d’argent. La guerre des cartels s’est traduite dans le football colombien pendant plus de 20 ans et ce dernier en garde aujourd’hui des séquelles qui peinent à s’effacer.

Par Tim

La Sueur

La Sueur

La Sueur, votre média sportif et culturel.
La Sueur
Photo By: thesefootballtimes.co

Leave A Comment

Your email address will not be published.