« No Más » : il y a 45 ans, Roberto Duran abandonnait face à Sugar Ray Leonard et détruisait sa légende en 30 secondes
En bref
- Roberto Duran a détruit sa carrière en deux mots lors de la nuit du 25 novembre 1980.
- Entre crampes d'estomac, préparation bâclée et humiliation psychologique, les vraies raisons du "No más" restent floues 45 ans après.
- Duran a reconstruit sa carrière après la honte, jusqu'à reconquérir un titre mondial en 1983 pour son anniversaire.
BOXE – Il y a des soirs où l’histoire du sport bascule. Des moments qui figent le temps et gravent à jamais leur marque dans la mémoire collective. Le 25 novembre 1980, au Superdome de la Nouvelle-Orléans, Roberto Duran a vécu l’un de ces instants. Pas celui qu’il espérait.
Le Panaméen, surnommé « Manos de Piedra » (Mains de Pierre), cette machine de guerre qui n’avait jamais reculé devant personne, a fait l’impensable : il a abandonné en plein combat. Deux mots ont suffi pour détruire une légende. « No más ». Quarante-cinq ans plus tard, ce moment continue de hanter le noble art.
La bagarre de Montréal : quand Duran terrasse le golden boy américain
Pour comprendre le choc du 25 novembre, il faut remonter cinq mois en arrière. Le 20 juin 1980, au Stade olympique de Montréal, Roberto Duran affronte Sugar Ray Leonard pour le titre WBC des poids welters. D’un côté, le chouchou de l’Amérique, médaillé d’or olympique en 1976, qui encaisse cinq fois plus de fric que son adversaire. De l’autre, le guerrier panaméen, ancien champion incontesté des poids légers avec 13 défenses de titre au compteur.
Le combat est une guerre totale. Leonard, par orgueil ou par naïveté, abandonne son style boxeur pour affronter Duran dans une bagarre de rue. Erreur fatale. Pendant 15 rounds, les deux hommes s’échangent des parpaings. Au final, décision unanime pour Duran : 148-147, 145-144, 146-144. Le roi est tombé. Le Panaméen rentre au pays en héros national.
La fête qui coûte cher
Mais voilà, Duran célèbre sa victoire comme si le monde allait s’arrêter. Les rapports parlent d’une prise de poids spectaculaire, jusqu’à près de 90 kilos. Le champion festoie dans les bars, enchaîne les excès. Pendant ce temps, Leonard reste en forme, attend son heure. Les promoteurs flairent le bon coup et organisent la revanche express : cinq mois seulement après le premier choc.
Pour refaire le poids, Duran doit s’infliger une descente aux enfers. Une dizaine de kilos à perdre dans les derniers jours. Des diurétiques à gogo. Un corps martyrisé avant même de monter sur le ring. Le jour de la pesée, il se goinfre comme un affamé. Son manager, Carlos Eleta, le sait : son poulain n’est pas prêt.
La Nouvelle-Orléans : quand Sugar Ray devient bourreau
Le 25 novembre 1980, 60 000 sièges restent vides dans le Superdome. Les billets à 1 000 dollars ne se vendent pas. Qu’importe, les deux gladiateurs montent sur le ring pour un combat qui va entrer dans la légende. Mais pas de la manière espérée.
Dès le premier gong, tout est différent. Leonard a étudié son adversaire. Cette fois, pas question de jouer les guerriers. Le golden boy retrouve son jeu : vitesse, déplacements, contres cinglants. Il bouge, danse, esquive. Les bombes de Duran frappent dans le vide. Round après round, la frustration du Panaméen grimpe.
L’humiliation programmée
Au 7e round, Leonard franchit la ligne rouge. Les mains basses, il offre son visage à Duran. Une fois, deux fois, trois fois. Le champion essaie de le toucher, mais Sugar esquive au dernier moment et lui claque un contre en pleine face. Leonard mouline même son bras droit comme pour lancer un coup de poing bolo, avant de foudroyer Duran d’un jab du gauche.
C’est plus qu’un combat. C’est une mise à mort psychologique. Duran, ce boxeur qui faisait trembler ses adversaires d’un seul regard, se fait ridiculiser devant le monde entier. Lui qui avait passé sa carrière à humilier ses opposants découvre le goût amer de son propre venin.
30 secondes qui changent l’histoire
Huitième round. À 30 secondes de la cloche, Duran sort de sa garde. Il n’est plus en position de combat. Il se dirige vers son coin, lève le bras et repousse Leonard d’un geste las. Comme pour dire : « Allez, laisse tomber. » L’incompréhension est totale. Leonard balance un coup au corps avant que l’arbitre Octavio Meyran n’intervienne.
Duran gesticule. Il secoue la tête. Il veut arrêter. Meyran, incrédule, lui demande de continuer. Mais le Panaméen se retourne une nouvelle fois vers son coin. C’est là qu’il aurait prononcé les mots maudits : « No más, no más. » Pas plus.
Quatorze secondes de flottement. Le temps que l’arbitre réalise que non, ce n’est pas une blague. Roberto Duran, l’homme qui devait sortir du ring sur un brancard ou pas du tout, vient d’abandonner sur ses deux jambes. Leonard explose de joie. Les sifflets pleuvent sur le Superdome. L’histoire vient de basculer.
Les fantômes du No Más
Les explications qui ne convainquent personne
Après le combat, Duran parle de crampes d’estomac insoutenables. Son manager avance une blessure à l’épaule. D’autres évoquent le repas pantagruélique après la pesée. Mais personne n’y croit vraiment. Carlos Eleta dira la vérité brutale : « Duran n’a pas abandonné à cause de crampes. Il a abandonné parce qu’il était humilié. »
Les scores des juges au moment de l’arrêt ? 68-66, 68-66, 67-66, tous en faveur de Leonard. Duran était en retard, certes, mais encore dans le coup. Non, ce qui a brisé le guerrier panaméen, c’est l’humiliation. Sugar Ray ne l’a pas seulement battu : il l’a ridiculisé.
Des années plus tard, en 2016, Duran contestera même avoir dit « No más ». Il affirme avoir dit « No sigo » (Je ne continue pas). Mais qu’importe les mots exacts. Le mal est fait.
La descente aux enfers
Les conséquences sont immédiates et brutales. Au Panama, son pays qui le vénérait comme un dieu vivant, c’est le choc puis la colère. En quelques heures, les publicités avec Duran disparaissent des écrans. Le héros national devient un paria.
Ray Arcel, son entraîneur légendaire âgé de 81 ans, pleure dans sa chambre d’hôtel. Il est tellement dégoûté qu’il claque la porte de la boxe pour longtemps. Le promoteur de Duran, le véreux Don King, l’abandonne comme une vieille chaussette. Son propre manager lui conseille de prendre sa retraite.
Pour un homme dont toute la persona reposait sur le machismo hardcore, sur l’idée qu’il préférerait mourir plutôt que d’abandonner, « No más » est une trahison de tout ce qu’il représentait. Duran entre dans le ring en légende. Il en ressort en mème.
Le long chemin de la rédemption
La revanche impossible
Certains ont spéculé que Duran avait abandonné en espérant forcer une troisième confrontation. Après tout, lui-même avait accordé une revanche à Leonard. Mais l’Américain ne lui fera pas ce cadeau. Pas après le « No más ».
La troisième rencontre n’arrivera que neuf ans plus tard, le 7 décembre 1989. Leonard, 33 ans, domine sans difficulté un Duran léthargique de 38 piges. Le public hue les deux combattants. Le combat ne fait qu’enfoncer un peu plus le clou de l’humiliation originelle.
Le retour du guerrier
Mais Duran n’est pas du genre à se laisser abattre définitivement. Le 16 juin 1983, pour son 32e anniversaire, il accomplit l’impensable au Madison Square Garden. Face au champion WBA des poids super-welters Davey Moore, jeune invaincu de 24 ans donné ultra-favori, le vieux lion sort les crocs. TKO au 8e round. Duran devient le 7e boxeur de l’histoire à remporter des titres mondiaux dans trois catégories différentes.
Au Panama, c’est la liesse dans les rues. Le héros est de retour. Cette victoire efface en partie la honte de la Nouvelle-Orléans. Duran continuera à boxer jusqu’en 2001, à 50 ans, terminant avec un bilan de 103 victoires, 16 défaites.
L’héritage ambigu d’un soir de novembre
Quarante-cinq ans après, le « No más » reste l’éléphant dans la pièce de la carrière de Roberto Duran. Encore aujourd’hui, le simple fait d’évoquer ces deux mots le fait sortir de ses gonds. Dans un documentaire récent, « I Am Duran« , il ne peut s’empêcher de s’agiter à leur évocation.
« Roberto regrette tellement« , explique le réalisateur Mat Hodgson. « Ça l’agace juste d’entendre ces deux mots. » Pourtant, Hodgson croit aussi que ce moment l’a rendu plus humain, plus aimé au final.
Car voilà le paradoxe : en montrant sa vulnérabilité, en craquant sous la pression, Duran est devenu plus que le guerrier invincible. Il est devenu un homme. Un homme qui a connu le sommet, la chute vertigineuse, puis la longue remontée. Une histoire de rédemption plus puissante que n’importe quelle série de victoires.
Le 25 novembre 1980 restera à jamais gravé comme l’un des moments les plus inattendus de l’histoire de la boxe. Pas parce que Sugar Ray Leonard a gagné – il était meilleur ce soir-là, point. Mais parce qu’on a vu l’impensable : un guerrier baisser les bras. Deux mots pour détruire une légende. Toute une vie pour reconstruire un héritage.