Rafael Nadal Roland Garros

Gagner un Roland Garros est un exploit physique et mental. Alors, comment qualifier la performance d’un homme qui en gagne 12 en 15 participations ? Voici une proposition : la plus grande performance de l’histoire du sport.

« 2005, 2006, 2007, 2008, 2010, 2011, 2012, 2013, 2014, 2017, 2018, 2019 ». Lors de la cérémonie de récompense des Internationaux de France, Fabrice Santoro énumère les années où Rafael Nadal a posé son nom dans le palmarès de Roland Garros. Cela prend quelques dizaines de secondes. Plus le temps passe et plus on se rend compte de l’absurdité de ce que vient de faire Rafael Nadal. Pour la douzième fois en quinze participations, Rafael Nadal a croqué dans la Coupe des Mousquetaires.

Les avis divergent selon les sensibilités, les histoires que chacun développe avec le sport. Certains affirmeront que mettre 100 points dans un match de basket à une époque où la ligne de trois points n’existait pas est la plus grande performance de l’histoire du sport. D’autres parleront de la marque laissée sur le football par des virtuoses comme Pelé, Maradona, Messi ou Cristiano Ronaldo. Gagner 7 championnats du monde en Formule 1 est tout aussi impressionnant. Remporter 56 combats de boxe en 61 affrontements est une performance monumentale.

Pourtant, j’ai beau creuser, je n’arrive pas à m’enlever de la tête que gagner 12 Roland Garros arrive quelque part tout en haut de la liste. Ce chiffre dépasse les logiques physiques et psychologiques de l’être humain normalement constitué. Gagner un Roland Garros est une performance physique et mentale énorme : l’instabilité de la terre implique une dimension physique bien plus importante, ce qui joue nécessairement dans les têtes. Tous subissent d’une manière ou d’une autre la dureté de la surface, que ce soit dans un match, sur une semaine, sur une quinzaine. Tous, sauf un. Rafael Nadal est l’exception, celle qui confirme la règle.

Autant de Roland Garros dans son palmarès impliquent d’être au sommet de son sport dès ses 18 ans mais surtout d’être toujours le plus gros athlète de son sport à 33 ans. De 18 à 33 ans, quinze années ont passées et Nadal ne s’est incliné que deux fois à Roland Garros. 93 victoires. 2 défaites. Dans un sport et sur une surface qui demande une rigueur tendant vers l’ascétisme, cette longévité est innommable. Le pire ? C’est que ce n’est probablement pas fini.

Au-delà des chiffres, c’est cette sensation d’inéluctable qui frappe à chaque fois. Dans une ère impitoyable où se sont côtoyés Federer, Nadal, Djokovic, Thiem, Wawrinka, Ferrer, Murray, Soderling et autres spécimens surdoués sur terre battue, Rafael Nadal a souvent semblé être inquiété en arrivant aux Internationaux de France. Il peut flancher à Monte-Carlo, Rome, Barcelone et Madrid. Cette année, il est même tombé à plusieurs reprises. Face à Fognini d’abord, Thiem ensuite, Tsitsipas enfin. Selon ses propres dires, Rafael Nadal n’avait plus la tête au tennis. Roland Garros était alors loin, très loin d’être un objectif crédible pour le plus grand joueur de tennis de l’histoire sur terre battue.

Néanmoins, une fois arrivé à Paris, Rafael Nadal se transforme en ce monstre physique et mental qui ne laisse rien à ces adversaires, même pas des miettes de miettes. Il l’a encore prouvé cette année malgré un pré-Roland Garros compliqué, où il a giflé Kei Nishikori, 7e mondial, balayé Roger Federer et remis en place un Dominic Thiem qui a joué la partition parfaite pendant deux sets en finale avant d’exploser sous les coups de l’espagnol comme tellement d’autres ont explosé durant ces quinze dernières années de Roland Garros.

Ce n’est pas une coïncidence ni un coup de chance. 2019 n’est pas la seule année « galère » qu’a vécu l’espagnol sur terre battue avant d’arriver à Roland. En 2014 aussi, Nadal avait perdu trois matchs sur terre avant d’arriver à Paris. Cela ne l’a pas empêché de gagner son tournoi du Grand Chelem en laissant sur le côté un jeune Thiem, Ferrer, Murray et Djokovic. Idem en 2011 où Rafael Nadal bute à Rome et Madrid sur un Novak Djokovic qui ne lui laisse aucun set sous la dent. Résultat à Roland Garros ? Victoire en éliminant Soderling, Murray puis Federer.

Nadal c’est Son Goku. Sur les Masters 1000 précédant Roland Garros, il se contente de manger des bols de riz en cassant quelques lignées de culs sur les plus beaux courts du monde en laissant quelques miettes souvent à un Vegeta serbe. Une fois les pieds à Roland Garros, Rafael Nadal se transforme en Super Saiyan 74 pour déchirer tout humain possédant une raquette entre les mains.

Rafael Nadal n’est pas né avec 12 Roland Garros dans la gueule. Chacun de ses sacres est le fruit de sacrifices quotidiens et d’adaptations perpétuelles. Le Rafael Nadal de 2019 est extrêmement différent du Rafael Nadal de 2005. Le Majorquin va de plus en plus finir les points au filet, s’appuie de plus en plus sur une diagonale revers désormais léthale, mais qui était friable il y a quinze ans, écourte les échanges. Seul son coup droit légendaire est resté quasiment le même pour martyriser encore et toujours ses adversaires. L’ancien Nadal comme le nouveau forment un tout qui dépasse aujourd’hui la simple individualité, Rafael Nadal est devenu un mont à gravir, un arbre à abattre, une foudre à dompter, bref, une force de la nature à surpasser un tel point que même les plus grands mortels du tennis se bousculent au portillon pour défier une fois de plus la légende.

« Si je suis revenu sur terre, c’est aussi peut-être pour affronter Nadal ». Que faut-il penser lorsque Roger Federer prononce ces mots quelques secondes après la fin de son quart de finale dans la perspective d’un nouveau duel au sommet ? Quel message est transmis quand celui qui est considéré comme le plus grand joueur de tennis de tous les temps se fixe comme objectif de battre Nadal sur terre battue ? C’est aussi cela qui forge la légende de l’espagnol à Roland Garros. Ce n’est pas seulement notre regard de fan de sport ou de tennis. C’est aussi le regard de ceux qui sont de l’autre côté du filet tous les jours de l’année. Comme si, pour eux aussi, Rafael Nadal enclenchait une sorte de « God Mod » à Porte d’Auteuil qui faisait de lui un être quasi-invincible. Il est normal pour nous spectateurs, et encore plus pour moi qui a grandi avec les exploits de ce Super Saiyan de la terre battue, de voir Rafael Nadal avec un regard qui frôle l’admiration. L’anormalité intervient quand ce sont ses semblables qui nous rejoignent pour admirer à nos côtés la domination de Rafael Nadal.

Laurent Vergne le soulignait cette semaine : c’est comme si battre Rafael Nadal à Roland Garros sans gagner le tournoi est plus fort que gagner Roland Garros sans battre Rafael Nadal. Quand le joueur surpasse le tournoi, il faut s’incliner et l’admettre : Rafael Nadal inscrivant à douze reprises son nom au palmarès de Roland Garros est la plus grande performance sportive individuelle de l’Histoire.

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