Sans Un Bruit – Un grand film et une bouffée d’air frais

John Krasinski, que le grand public ne connaît que pour son rôle dans la version américaine de « The Office », réalise ici son troisième long-métrage en s’attaquant à un genre ou on ne l’attendait pas : le film d’horreur. Sans un Bruit est une vraie réussite, un film original et une déclaration d’amour aux spectateurs avides d’autre chose dans ce genre cinématographique que des superproductions clonées, dont le seul intérêt finit par résider dans leur manière d’amener les jump-scares.

Après une invasion extraterrestre, le monde est ravagé par des créatures aveugles à l’ouïe surdéveloppée. Une famille, portée à l’écran par Krasinski lui-même, sa femme Emily Blunt et les enfants acteurs Millicent Simmonds (sourde dans la vraie vie) et Noah Jupe (qui par miracle naquit dans un pays anglophone, esquivant ainsi les inévitables « Eh Noah, ce serait pas ta journée aujourd’hui ? Urk urk »), tente de survivre tant bien que mal dans ce terrifiant nouveau monde.

Mais il faut avant tout qu’on vous confesse quelque chose autrement ce serait de la mauvaise foi : on a triché dans notre introduction, ce film n’est en fait pas réellement un film d’horreur. En ce sens que sa vocation première n’est pas de faire peur. De l’aveu même de son réalisateur, « oui c’est un film qui fait peur, mais c’est en réalité plus un film à propos de la famille, à propos des extrêmes jusqu’où tu es prêt à aller pour la protéger ». Et c’est ce qui donne tout son relief à la fresque, toute sa profondeur : on compatit honnêtement à la misère de leur situation. La transmutation se fait. Pour autant, et c’est la grande force de ce film est que ce n’est pas surjoué. Il n’y a pas de scènes ou on bascule dans un pathos dégoulinant ou une cascade de bons sentiments… La douleur est suggérée, par brèves pastilles ou fins clins d’oeil. Pour autant ne vous y trompez pas, vous n’échapperez pas auxdits « jump-scares », si ce film doit être labellé « horreur » alors c’est quasiment dans le cahier des charges, ne vous attendez pas à du Bourvil non plus.

Une autre force du film est qu’on ne se sent jamais pris par la main. Tout n’est pas expliqué dans les moindres détails comme dans 90% des productions mainstream actuelles, comme si les producteurs craignaient une insuffisance intellectuelle chez son public, ou devinaient chez lui une paresse dans la volonté de réflexion. On est DEDANS. On est happés dans cette atmosphère, dans cette ambiance où chaque journée paraît presque vaine et où la question « est-ce que ça vaut vraiment le coup de continuer » semble hanter chaque mouvement.

A Quiet Place Sans un Bruit

Les choix de John Krasinski y sont aussi pour beaucoup. C’est lui qui a retravaillé le script original de Scott Beck et Bryan Woods pour le rendre plus cinématographique, et ses choix auront été incroyablement sensés. Il a par exemple enlevé tous les flash-backs, auxquels le script de base faisait plus que régulièrement appel, pour faire vivre au spectateur chaque épreuve, créant ainsi un réel lien avec lui. La scène d’introduction par exemple, peut-être une des plus puissantes que nous avions vue depuis longtemps, devait à l’origine être évoquée au milieu du film par un flash-back.

C’est également lui qui a pris la décision d’éliminer les détails importants du point de vue de la cohérence (point sur lequel le film sera probablement attaqué), mais inutiles du point de vue de l’apport à l’histoire. Par exemple le fait qu’ils aient de l’électricité, ce qui suppose un générateur qui par son ronflement devrait immanquablement attirer les créatures. Dans le script initial, dans lequel les auteurs ont apporté un soin bien spécifique à la cohérence, il est par exemple précisé que le générateur est souterrain. Ce n’est qu’un des nombreux sacrifices auxquels aura dû consentir Krasinski pour ne conserver que l’essence de l’histoire et décupler ainsi son impact. Et avouons-le, si le film était trop parti dans des détails techniques superflus, il est vrai qu’on sortirait sûrement de notre état de lévitation.

Notre réalisateur voulait aussi, ce qui à mon sens aurait été un INCROYABLE plus à l’expérience, ne pas sous-titrer les discussions de la famille par langage des signes. Créant ainsi une expérience purement sensorielle et intuitive. Il fut malheureusement contraint par l’inévitable explication sur la particularité du matériel auditif utilisé par leur fille dans le film. Mais ça vous donne une bonne idée du type de rendu fascinant que John souhaitait produire.

Sans un Bruit

Les acteurs sont justes, et si bien sûr certains arcs narratifs un peu réchauffés viennent nous rappeler que le film est Américain et que les pieds et les mains des créateurs n’étaient peut-être pas entièrement laissés libres par la production, il n’en reste pas moins que l’expérience sensorielle et émotionnelle est complètement réussie.

« C’est un film calme, pas un film silencieux. On entend des bruits, c’est juste la FAMILLE qui ne doit pas en faire » résume Krasinski. Et c’est ce qui fait vraiment l’originalité du film, et qu’auraient probablement ruinés des flash-backs intempestifs à la « Je suis une légende ». Tout est silence, et on se trouve dans le siège de notre salle obscure (ou de notre chambre obscure, let’s be real 😉 ) en connexion totale avec les actions de la famille. L’ambiance sonore est immersive (bien que les musiques d’ambiance auraient peut-être gagnées à se faire moins présentes, mais là on chipote sur les bouts de croûte) et la réalisation irréprochable, car elle sait qu’elle n’a pas besoin d’être flamboyante, originale ou personnelle à la Snyder. Le focus se fait sur l’histoire.  Ce qui n’empêche pas la direction de la photographie, parfaitement maîtrisée aussi, de mettre en valeur et embellir certains plans et séquences.

Je pense que vous l’aurez compris, ce film est une vraie réussite et il est également une vraie bouffée d’air frais dans un paysage cinématographique mainstream qui tend à se nécroser en proposant un contenu toujours plus standardisé.

Sceau d’approbation de La Sueur ? Tamponné.

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