Le staredown – l’Art de la Guerre

Dans « l’Art de la Guerre », Sun-Tzu étale toute une gamme d’angles d’attaque pour sortir vainqueur d’un conflit. Qu’il s’agisse d’espionnage, de harcèlement, d’utilisation des dissensions au sein du camp adverse, de coercition, de diplomatie… Le but ultime des opérations est d’atteindre son objectif en concédant le moins de pertes possibles, humaines ou matérielles, et ce quelles que soient les méthodes utilisées. La puissance de son ouvrage pluri centenaire pouvant se résumer par : « l’Art de la Guerre, c’est soumettre son ennemi sans combattre ». Le staredown arrive ici.

Aujourd’hui, ces principes se matérialisent par exemple dans les conflits internationaux par la neutralisation des réseaux informatiques avant même les tentatives d’invasions militaires régulières. On a pu le voir récemment dans les pays de l’Est.

Les sports de combat ne font pas exception. Dans ce milieu, la Guerre hybride se traduit par des tentatives de déstabilisation verbales ou non verbales précédant le pugilat.

Mais qu’est-ce qui fait qu’un(e) combattant(e) est efficace dans sa campagne de guerre psychologique lorsqu’elle est non verbale ? Blesser et déstabiliser par la lame de ses mots est somme toute assez simple : il suffit de trouver les angles d’attaque, de formuler sa pensée clairement (et préférablement avec style, ce qui ajoute le charisme à l’équation, une variable à laquelle peu d’êtres humains sont indifférents) et si votre rapidité d’esprit est supérieure à celle de votre vis-à-vis, alors vous l’écrasez verbalement. Et lors d’une conférence de presse dont vous savez qu’elle sera vue par des millions de personnes, difficile de ne pas se prendre au jeu en gardant une distance de sécurité émotionnelle. La quintessence de ce genre de performance est la corruption mentale de Jose Aldo par Conor McGregor pendant leur tournée promotionnelle autour du globe. Le résultat : Aldo, champion invaincu pendant dix ans se précipite vers son insolent rival pour lui faire ravaler ses paroles, oubliant rigoureusement tous les fondamentaux. Conor terminera le combat en treize secondes.
Staredowns – l’Art de la Guerre

Mais déstabiliser sans prononcer un seul mot ? Sans bouger ne serait-ce qu’un poil de cul de belette, par sa seule présence et sa seule aura ; est-ce vraiment possible au plus haut niveau, entre assassins surentraînés et rompus au combat à mains nues ?

Peu de combattants témoignent sur ce genre de sujet, car il y va de leur « honneur » et de la façon dont on les percevrait ensuite, ce qui est compréhensible. Personne ne veut avouer qu’il est le béta dans un groupe. Et ce n’est absolument pas une critique, car c’est un mécanisme de défense inscrit au plus profond de notre ADN : montrer une seule faiblesse c’est prêter le flanc au défi par l’animal ou le semblable ambitieux. Cela peut se solder par une déconsidération ou une chute dans la hiérarchie dans le meilleur des cas, quand ce n’est pas directement une blessure ou la mort.

Mais du peu de témoignages qui nous sont parvenus : oui, la déstabilisation par le regard et la simple présence, c’est possible. C’est tout l’Art du Staredown. Il est à noter que l’univers dans lequel baigne cet article est celui des sports de combats full-contact, ou le KO et la soumission sont le Graal recherché. Pas des sports de combat loisirs, aux points ou à la touche.

Un de ces témoignages nous vient d’un combattant ayant croisé la route de Fedor Emelianenko, légende parmi les légendes en MMA. Brett Rogers, qui sera mis KO par le Terminator Russe de façon ultra-spectaculaire, était avant le combat sur une série de dix victoires en dix combats professionnels pour dix KO. Tous en moins de trois minutes. Pourtant, il se rappelle de son staredown contre Fedor en conférence de presse d’avant combat :

« Je n’ai jamais été intimidé par qui que ce soit dans ma vie. Mais quand on est arrivé au staredown, je l’ai regardé dans les yeux pour lui faire comprendre à quel point il était fini – et dedans, il n’y avait rien. C’était comme regarder dans un abîme. Ça m’a immédiatement fait redescendre. »

Fedor StaredownThe Void

Comme pour appuyer le témoignage, un psychologue du sport publiera à la même période un article sur les staredowns. Voici ce qu’il analyse du combattant Russe : « Le meilleur en ce qui concerne les staredowns est Fedor Emelianenko. Regardez-le, il n’établit aucun contact visuel et toute son expression est extrêmement détendue – comme s’il allait prendre part à un ballet ou un quelque chose dans le genre. Mais voilà la partie cruciale. Quand l’arbitre leur demande de retourner à leur coin, Fedor lance subitement un rapide coup d’œil directement à son adversaire – ou à travers son adversaire, devrais-je dire. Ce genre de regard est associé à des désordres comportementaux antisociaux et aux psychopathes. Ils ne vous regardent pas vous, ils regardent à travers vous. C’est détaché de toute émotion, ça va au-delà de l’enveloppe physique. Beaucoup de combattants intercepteront ce regard et réaliseront qu’ils ne veulent pas être là. Wanderlei Silva a un staredown qui vous fait penser « ça va faire mal », mais Fedor vous fait penser « merde, je peux mourir » ».

Regarder Fedor dans les yeux, c’est comprendre à quel point il est impénétrable et à quel point il sera absolument impossible de prendre l’avantage mentalement sur lui, quelle que soit la situation. Dans des circonstances pareilles, difficile voire impossible de prendre la confiance. C’est crucial dans un combat à ce niveau, car la différence entre avoir la confiance ou non, c’est une demi-seconde de retard ou d’avance dans sa lecture de la situation. Une demi-seconde, ça peut être la différence entre une esquive de justesse et un KO classé au patrimoine de l’inhumanité.

Fedor Staredownde la même manière que dans « the Ring » : si vous croisez ce regard, vous êtes déjà mort.

Mais quelles sont les variables ? Qu’est-ce qu’il en coûte d’être aussi flippant qu’un Champion Russe de combat libre. Cela tient-il uniquement au fait d’être Russe, de faire du combat libre et d’en être un putain de Champion ? Éléments de réponses.

Les Skills

Au sommet de sa gloire, pendant sa période d’invincibilité, tous les spécialistes s’accordent à dire que Fedor possédait une certaine mystique. Comme un omniprésent voile de mystère planant autour de sa présence. Si l’on en croit les témoignages, c’était la somme de trois choses :

  • Son lieu d’entraînement de l’époque, une ville ouvrière Russe particulièrement reculée (Stary-Oskol). Ceci couplé au fait qu’il ne s’exprimait exclusivement qu’en Russe, n’a pas manqué de faire naître toute sorte de fantasmes.
  • Son comportement, sa gestuelle et sa personnalité évoquant ceux d’un robot : son calme olympien au cœur d’un ouragan de violence et son impassibilité en toutes circonstances lui aura valu le doux sobriquet de « Cyborg ». Mais surtout :
  • Ses compétences hallucinantes. Dans les années 2000, il restera invaincu pendant près de dix ans, et même les plus grands (Pat Miletitch, Bas Rutten) furent ébahis devant la quasi-perfection du Dernier Empereur. Il était puissant, rapide, intelligent et extrêmement technique.

C’est ce savant mélange qui donnait à Fedor toute son aura. Car en plus de tomber face à un tueur de sang-froid, vous saviez que le type était probablement meilleur que vous même dans votre domaine de prédilection. À une certaine période d’ailleurs, plus personne n’osait le défier et signer le contrat.

Comme pour ajouter à sa légende, même le boss du Pride dira alors à son propos : « sa déflexion est différente. Comme celle d’un animal, vous voyez ? » Bas Rutten d’ajouter « c’est comme s’il essayait de vous tuer à chacun de ses coups ».


Fedor Staredown
la qualité de gif est crasseuse, mais la terreur reste intacte. Ce regard avant d’ouvrir les portes de l’enfer…

La condition sine qua non pour espérer intimider, c’est donc tout d’abord de posséder des armes de destruction massive. Car on a peur de ce que l’on ne comprend pas, de l’inconnu. Si on ne sait pas par quelles règles joue l’adversaire, qu’on a du mal à expliquer sa détermination, sa furie, ou la puissance débilitante de ses coups alors c’est la porte ouverte aux monstres de l’imagination.

Le staredown, est-il même utile de le préciser, n’est donc efficace que lorsque le combattant excelle dans son domaine et neutralise sans aucune contestation ses opposants. Prenez n’importe quel joueur professionnel de boule de fort, vous pouvez lui donner la même intensité qu’un Bane joué par Tom Hardy, c’est même passe la peine d’espérer qu’il mette un coup de pression à son voisin qui a pourtant pissé sur ses plates-bandes et sorti Babar devant les gosses.

Be Real

Mais la multitude de disciplines qui constitue le MMA et, de fait, la diversité de spécialistes font qu’il est extrêmement compliqué de renvoyer une image d’invincibilité. En boxe anglaise, comme disait Tyson « c’est plus simple parce que si mes mains sont supérieures aux tiennes, tu n’es rien de plus qu’un cadavre ambulant ». Il semble alors plus facile de construire une mystique autour d’un fighter. Les promoteurs ayant bien compris l’attraction qu’une telle irrationalité peut générer, ils s’attachent d’ailleurs généralement à sacrifier à leur poulain une vingtaine de combattants pour gonfler le palmarès de leur première partie de carrière.

Foreman Frazier Staredown
En boxe anglaise, les légendes de l’intimidation par le staredown sont Sonny Liston, George Foreman et Mike Tyson. Dans les trois cas comme pour Fedor, la clé réside d’abord dans les skills des trois hommes. Tous sont considérés comme étant parmi les meilleurs boxeurs de leur époque, en plus d’en être les cogneurs les plus destructeurs. Quelqu’un qui finit tous ses combats à la décision, qui se contente de la victoire sans chercher à terminer physiquement son adversaire peut déjà être rayé de la liste des prétendants. C’est pour ça par exemple que quasiment tous les adversaires de Floyd Mayweather ont tenté de lui mettre des coups de pression, il n’y a pas ce respect implicite du bourreau. À l’inverse Tyson dans son prime, pourtant plus petit et moins lourd que tous ses adversaires, leur imposait le respect et ils se gardaient bien de tout geste de défi inconsidéré.

Mike Tyson Staredown

Pourtant pour en revenir au MMA, ça ne marche pas avec une Ronda Rousey qui semble pourtant remplir toutes les conditions. Elle est médaillée Olympique de Judo, invaincue à l’époque, finissant tous ses combats par clé de bras… Mais lors du moment-M ses adversaires ne manifestent aucune peur. Aucune appréhension. Aucun respect.

La faute à notre détecteur de fake plutôt bien développé chez l’être humain. Lorsque quelqu’un tente de se construire un personnage pour le présenter au public, ça ne prend pas. Quand Rousey fronce les sourcils très fort et tire une tronche de méchant Disney, ça n’impressionne pas. C’est de la fausse bravado et personne n’est véritablement dupe. En contrepied, l’autre championne et légende du MMA, Cris Cyborg est quant à elle absolument effrayante, car on peut sentir, et cela relève presque de l’immatériel, de l’impalpable, qu’elle ne tente même pas de forcer quoi que ce soit. Elle est là pour te décapiter, pas besoin de papier cadeau. Pas de grimaces, pas de sourcils froncés… Elle n’essaie pas : c’est sa nature. Ça doit être réel.

Sonny Liston, avant de tourner pro était homme de main pour la mafia, il cassait les genoux des clients et partenaires un peu capricieux. Son appartenance à une organisation criminelle lui valut même des années de prison. Alors quand il devient boxeur pro et qu’en plus il développe un arsenal des plus flippants que le sport ait connu, forcément quand il te regarde comme ça :

Staredown Liston

Là, oui, il y a du souci à se faire. Après tout ce que vous avez vu, lu et entendu sur lui c’est votre subconscient qui vous le dit : « y a moyen de basculer dans un truc d’une sombre saleté, vous ne savez juste pas encore quoi ». Toujours cette peur de l’inconnu, de celui qui ne partage pas les mêmes codes. Qui ne joue pas par les mêmes règles.

D’où l’importance de la mystique, c’est cette aura qui enveloppe le personnage d’une sorte de brume impénétrable et le hisse aux yeux de ceux qui le rencontrent au rang de monstre plus tout à fait humain. Pour les quatre combattants piliers cités dans cet article, la période considérée comme étant celle ou ils étaient le plus intimidant correspond à leur période d’invincibilité. Comment aborder un Fedor qui a explosé tous les êtres humains qui l’ont suivi sur un ring depuis dix ans ? Un Foreman qui frappe comme un dinosaure, assomme d’un jab et « ne pense même pas à perdre » ? Pas évident quand vous êtes une personne normale avec ses doutes et ses peurs, en plus de n’avoir aucun don Divin particulier.
Mike Tyson staredown pigeon
Il y a donc aussi dans l’intimidation une part d’injustice, car ce n’est pas quelque chose qui se travaille. On l’a ou on ne l’a pas. C’est votre vécu, votre éducation et vos expériences personnelles dans ce vaste monde qui forgent votre psyché, tout ce qui depuis votre naissance jusqu’à aujourd’hui a fait de vous ce que vous êtes. La seule manière de développer une emprise sur ce genre de donnée, c’est donc de modifier la trajectoire que vous donnez à votre vie en sortant de votre zone de confort, en prenant des risques. Gagner, perdre, subir des humiliations, prendre l’avantage, se sentir impuissant… Ce sont ces expériences de vie qui vous modifieront au plus profond et par voie de conséquence changera ce que vous projetez sur les autres.

De ma très maigre expérience de combattant, c’est ce qui m’aura le plus marqué : dans une situation où les enjeux sont très élevés et où vous êtes votre seule salvation entre une fin de journée au barbecue ou à l’hôpital avec un pif en travers de la pommette, vous n’avez plus aucun contrôle sur ce que vous projetez. Simplement parce que la situation, extraordinaire, vous met dans une position où vous ne pouvez plus vous reposer sur vos mécanismes de défense usuels. Subitement, le masque que vous mettez habituellement n’est plus à votre taille. Alors oui, aussi injuste que ce soit, vous ne pourrez probablement jamais regarder qui que ce soit comme ça :

Mike Tyson staredown
Il est également important de noter que certains combattants, comme Jon Jones, choisissent quant à eux de regarder autre part lors des staredowns. Loin d’être un signe de peur comme le suggèrent certaines langues de catin, il s’agit plutôt pour « Bones » de montrer qu’il se place hors de portée de l’adversaire. Comme s’il était intouchable, inatteignable et que son adversaire ne méritait même pas qu’il se laisse aller à une futile guerre de regard. Ce faisant, il tente de convaincre son vis-à-vis qu’il n’est même pas digne d’être considéré, ce qui peut tout à fait faire son effet quand on s’appelle Jon Jones et qu’on n’a pas perdu un seul combat professionnel (officieusement). Vous l’aurez compris, il y a autant de staredowns que d’individus et pour tout explorer, il nous faudrait l’équivalent d’une encyclopédie en huit volumes…

Mais au fait Jamy ! Qu’est-ce qui se passe quand deux légendes ultimes du staredown, qui remplissent toutes les conditions du manuel de l’intimidation, se rencontrent et décident de partir en guerre psychologique totale ? Eh ben, mon petit Fred, la réponse tient en une vidéo :

Rust

Rust

Envoyé La Sueur à l'international, MMA chez La Sueur
Machine à tuer sympathique. La courtoisie est toujours de mise.
Rust
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