La métaphysique du calcio florentin

Au coeur du calcio florentin

Si, selon Jorge Luis Borges, « le combat peut être une fête« , « qui veut la guerre est en guerre avec soi« , répond Alain. Après cette sentencieuse introduction, tâchons de dresser au plus vite les parallèles coulissant grassement entre ces deux citations et l’objet de notre curiosité, à savoir le calcio florentin, ce sport que le roi Henri III de France, aux âpres humeurs rabat-joies, a résumé en ces mots particulièrement austères : « c’est trop petit pour qu’on l’appelle la guerre et trop cruel pour être un jeu.« 

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Né sur les rives de l’Arno, ce jeu cruel remonte à l’édification de la ville de Florence, au XIe siècle. Il prendrait sa source dans les joutes de l’harpastum romain, une vieille tradition de jeu de légionnaires, qui, loin de jouer aux billes dans les cours d’écoles, se les envoyaient en travers du museau, bille en tête, vraisemblablement en quête d’un obscur porteur de ballon dont la délicate mission aurait été d’amener sa garniture jusqu’après une zone vaguement délimitée dans la partie adverse. Très répandu au Moyen-âge, le calcio florentin, ou calcio in livrea, se pratiquait à tous les coins de rue durant l’adolescence de la cité, atteignant son apogée aux XVe et XVIe siècles avant de perdre progressivement en adhérence et de voir la ferveur populaire à son endroit retomber bientôt, irrévocable fatalité des artistes maudits, pour sombrer dans le coma après un dernier baroud d’honneur en janvier 1739. À partir de ce jour, plus de nouvelles, plus de compétitions ni tournoi mythique entre les différentes familles de la noblesse florentine. Jusqu’à cette époque bénie tôt, dans les années 1930, où de grands philanthropes arrivés à la tête des gouvernements régionaux et municipaux, sous l’égide du Duce, décidèrent qu’une des meilleures manœuvres pour exalter l’esprit belligérant du citadin italien était de faire appel à de vieux démons, ces souvenirs ancrés dans la culture populaire florentine, inscrits dans le marbre du patrimoine culturel. Le premier tournoi de calcio storico, costumé dans sa nouvelle forme, vit alors le jour sur la piazza Santa Croce, chapeauté par le fasciste Alessandro Pavolini. Le culte du corps et du combat attisés dans ce jeu, sous ses nouveaux atours tissés par le fascisme, rappellent l’idéologie sous-jacente des jeunesses hitlérienne, où la force ne l’homme ne réside que dans le biceps galbé, la soumission à l’autorité et rigueur froide du stratège. Cette date de 1930 ne trompe pas. S’y affrontent depuis lors quatre quartiers, les blancs de Santo Spirito, les rouges de Santa Maria Novella, les verts de San Giovanni et les bleus de Santa Croce. Ce qui permettra naturellement au néophyte d’attribuer à la délicate Florence au moins deux paires de saints importants.

Ce jeu fut jalonné de morceaux de gloire et de bravoure, d’épiques époques où ceux qui font l’histoire en vinrent à croiser ceux qui sont l’histoire. Pour ne citer qu’un exemple, poussons le lorgnon vers cette mémorable partie du 17 février 1530. Alors que le pape Clément VII, furibond d’apprendre la proclamation de la République florentine, enfin émancipée avec perte et fracas de la famille Médicis, venait de quérir à l’empereur Charles Quint d’encercler la ville, les habitants maintinrent leur tournoi de calcio florentin et donnèrent une partie mémorable sur la piazza Santa Croce, visible par les assiégeants, sous le tir du canon espagnol, malgré la disette qui faisait rage. Un beau symbole de résistance, sans doute calqué sur le fameux tiercé gagnant de Vercingétorix au cœur de sa forteresse d’Alésia, devant un César écœuré par les relents fétides du vin chaud chauvin enivrant ces diables de Gaulois.

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Un sport dont l’intelligence n’a rien à envier à une tuile fendue

 

Comment définir le calcio storico, nom érudit du calcio florentin sous sa forme moderne ? Comment le qualifier ? Par comparaison éventuellement. Pour lui faire honneur, disons qu’il tient du football le ballon, de l’arène le terrain, du rugby le principe et du balai-brosse l’esprit. Il se joue ou plutôt se collette sur un terrain sablonneux relativement vaste, délimité par des barrières de bois. Le but, simpliste, consiste à marquer le plus de caccia possible. Or, comment marquer une caccia. Rien n’est moins ardu. Il suffit à une équipe d’envoyer le ballon dans les filets d’en face, situés sur les deux extrêmes largeurs du terrain. Toutes les formes de tirs et de passes sont permises, pourvu que le joueur ayant marqué la caccia, sans langue de bois, ne soit pas allé ad patres avant que le ballon soit tombé dans les filets adverses. Chaque caccia vaut un point, mais en revanche chaque tir raté, touchant le poteau ou sortant du terrain donne un demi-point à l’équipe opposée. Comme dirait Rocco, grand ponceur italien du XXe : « quand on tire, autant bien viser et ne pas manquer son coup, car sinon c’est comme un demi poing qu’on se reçoit dans l’œil. » Pour pimenter la bolognaise, les équipes changent de côté à chaque but. L’occasion de récupérer les traumatisés crâneurs et ceux qui n’ont pu se déplacer après qu’on leur ait épluché les deux jambes. Car, comme l’entonnerait notre ami journaliste Rust au fort accent lombard, « nom de dieu c’est un sport qu’en a à revendre de la testostérone érone petite patatpone. » ©Rust

Chaque équipe comporte 27 joueurs. Les rôles sont étonnamment distincts. Quatre gardiens, trois défenseurs — ou cerbères, miradors, moissonneuses-batteuses, cela dépend des appellations — cinq milieux et quinze avants. Les capitaines ont eux pour rôle d’empêcher tout débordement. Mais n’ont à l’évidence pas la même notion du débordement que le commun des mortels. Loin de l’auto-arbitrage conférant à l’ultimate son unique lettre de noblesse, ici se convoquent à chaque rencontre un arbitre, six assistants, un juge-commissaire et surtout le maestro di campo, qui ordonne le début de la compétition et détient l’insigne pouvoir d’arrêter la partie, à tout moment. Les vainqueurs remportent un veau blanc de race Chianina, est-il précisé, afin de ne pas le confondre avec un de leurs propres joueurs.

Quant au déroulement factuel, quel est-il ? Pour tout dire, il est d’une bête candeur qui confinerait presque à l’innocence. Afin de libérer la voie aux tireurs, les attaquants s’affrontent dans des combats en un contre un. On ne vous avait pas dit que l’éthique s’était faite la malle en même temps que la subtilité. Tous les coups sont permis, sauf les combats à 2 contre 1 et les attaques par-derrière, car nous avons ici affaire à des hommes d’honneur, des chantres de probité et de droiture. Les rencontres modernes ont toutefois tendance à oublier bien vite le rôle du ballon pour se se résumer à de l’envoi d’avoinées droit dans la gaufrière durant cinquante bonnes minutes, car il est utile de préciser la durée de ces pugilats généraux. Autant établir tout de suite qu’il est préférable de ne pas être bâti comme une serpillère trouée pour prétendre intégrer une de ces équipes et que ces intellectuels ont pour unique objectif, à peu de choses près, de s’emboutir le trognon jusqu’au coup de tocsin final, voire jusqu’à la fermeture de la gargote où ils iront éponger leur défaite et consommer leur victoire.

On peut éprouver le rôle primordial des porteurs d’eau, à 19:00

Afin d’illustrer notre première citation de Jorge Luis Borges, écoutons tout de même Piombino, ingénieur hydraulique et grand joueur des Santa Croce Azzurri, fort comme un Turc, qui philosophait ainsi le 11 juin 2006 : « Je ne crois pas à ceux qui disent qu’ils n’ont pas peur. C’est la peur qui te pousse à faire des choses dans la vie. Le calcio florentin, c’est une histoire de concentration, de peur, de timing et d’insécurité. Mais une fois que t’es dedans et que les portes se referment derrière toi, tu te dis : « OK, j’y suis », et t’oublies tout. »

Passée l’originalité de ces lignes, on retrouve néanmoins les ingrédients essentiels et presque primaires, sans que cela implique ici un quelconque jugement de valeur, de la pratique d’un sport apprécié. Ces fiers-à-bras qui se meulent la carcasse sont donc convaincus par la beauté de ce qu’ils pratiquent, et c’est là que résident main dans la main — ou dans la gueule — la tristesse et la splendeur de ce jeu.

L’autre intérêt typique et rudement alléchant de cette foire d’empoigne générale est qu’elle fut le terrain d’entrainement de plusieurs futurs papes, joueurs émérites de calcio in livrea, tels Clémente VII, Leone XI et Urbano VIII. Rien que pour cela, ce sport est digne une ovation grandiose. Rien que pour ce luxe de savoir que certains des futures dépositaires du mandat divin sur terre ont envoyé des gnons à l’emporte-pièce avant de se faire ratiboiser le groin à coups de pompes, rien que pour cela, le calcio florentin s’impose comme l’un des sports les plus notables de la création. De plus, il présente la même forme de supportariat que les plus farouches clubs d’ultras footballistiques, provoquant un réel engouement collectif au sein de la ville de Florence, discuté à la pudique dans les ruelles entre deux coups de bottes dans les parties honteuses. Mais à cela, jamais l’homme ne semblera déroger.

Comme le proférait déjà Juvénal il y a près de dix-neuf siècles : « panem et circenses. »

by La fausse patte de l’Ouest

Photo By: fest300.com
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