The Summit ou le sommet du documentaire alpin

Critique du formidable The Summit

Pour les passionnés de sensations fortes qui ont suivi nos conseils et sont allés voir Everest sorti le mois dernier (et pour les autres aussi) voici une pépite cinématographique qui a échappé à de nombreux cinéphiles, nous compris, jusqu’à la semaine dernière : The Summit.

Là encore il s’agit du récit d’une expédition dramatique, tristement célèbre pour le nombre de victimes (11).

Cependant, la similitude s’arrête là; tout d’abord The Summit traite de l’ascension du K2, un sommet pakistanais de la chaine Karakoram. Si ce sommet est moins connu et prestigieux pour le commun des mortels (il ne culmine « qu’à » 8 611m d’altitude contre 8 848m pour l’Everest), il est la référence en matière d’alpinisme, le sommet le plus dangereux avec son sérac (bloc de glace immense que les alpinistes sont obligés de franchir dans le cas du K2) responsable du décès d’une personne sur quatre lors de la descente.

Et le parallèle entre le sommet Himalayen étant plus « hype » et le K2 plus connu par les passionnés se retrouve dans la comparaison entre les deux films. En effet, si Everest vous a transporté grâce à ses artifices (3D, design sonore impeccable ou encore performance des acteurs), The Summit est à l’opposé total. Et pour cause, il s’agit d’un documentaire réalisé par Nick Ryan recoupant des images d’archives capturées par l’expédition de 2008 dont traite le film et montées en alternance avec des reconstitutions qui permettent de garder du dynamisme à l’écran.

Enfin quand le film de Baltasar Komàkur nous présentait une ascension perturbée par des conditions climatiques désastreuses, The Summit s’ouvre sur l’affirmation par un membre de l’expédition de ce 2 août 2008 qu’il s’agissait d’un jour parfait, inespéré pour tous les fondus de montagne. Cette dimension donne toute sa force au documentaire qui refuse d’être trop pudique face à un drame aussi récent (le film est sorti en 2012) et aborde sans détours les questions de responsabilité individuelle et collective et d’erreurs humaines.

Car cette ascension fût l’objet d’une grande polémique médiatique, les alpinistes ayant été jugés irresponsables, l’héroïsme supposé de certains membres ayant même été remis en cause.

Un témoignage honnête et loin d’être lisse

Ainsi, les rescapés se servent de la tribune que leur offre ce documentaire pour revenir sur certains points et notamment dénoncer la couverture médiatique qui a suivi le drame.

Le documentaire présente en effet des témoignages face caméra des membres de l’équipe qui, avouent avoir souffert de la gestion faite par la presse de cet événement. Ils reprochent le manque de pudeur des médias, se sont jetés sur le drame alors en cours pour spéculer sur les capacités des alpinistes en question à tenter une telle ascension, allant même jusqu’à remettre en cause la pratique de l’alpinisme jugée vaine et trop dangereuse. Ces arguments sont aussi démontés par les interviews terriblement émouvants (car portants sur des faits et non sur un voyeurisme) des membres de la famille d’un des disparus, Ger MacDonnell (qui a filmé la plupart des extraits qui composent le documentaire et que l’on entend également tout au long du film), qui parlent du danger de manière honnête et rendent ainsi hommage à tous ceux qui pratiquent ce sport extrême et que l’on pourrait considérer à la va-vite comme des têtes brûlées irresponsables. Le film clarifie cette question en démontrant que l’expédition était réfléchie et que les moyens techniques et humains avaient été débattus et considérés jusqu’à obtenir un parcours qui devaient être le plus sûr. Leurs témoignages sont aussi très intéressants quand au traitement de la responsabilité individuelle et des erreurs qui ont coûté des vies. Ils chargent ainsi le leader de l’équipe Coréenne qu’ils tiennent pour responsables d’une partie des événements.

Cette dimension rend The Summit d’autant plus passionnant car il ne se contente pas de rendre hommage aux disparus mais intègre l’alpinisme dans un ensemble plus global, composé de médiatisation, d’histoires humaines et d’histoire.

Un parallèle quasi-philosophique avec le témoignage du premier alpiniste a avoir gravi le sommet

Nick Ryan a également le mérite d’avoir inscrit son récit du drame dans une histoire plus large, celle de l’ascension du K2 (et dans une certaine mesure de l’alpinisme en général). Il présente ainsi des images d’archive de la première expédition à avoir réussi à gravir le sommet.

C’était en 1954 et cet exploit fût l’oeuvre de deux italiens: Lino Lacedelli et Achille Compagnoni ainsi que d’un jeune homme, Walter Bonatti.

Le pont entre cette histoire avec un grand H et le sujet qu’est le drame de 2008 est double, ce qui lui confère encore plus de subtilité. Ainsi l’un des membres de l’expédition et témoin du drame se nomme Marco Confortola. Celui-ci vient de la même région que ses prédécesseurs et fût au coeur d’une polémique sur son récit du drame, comme ce fût le cas pour Bonatti qui nous offre un témoignage d’une autre époque. Sa narration des événements de son époque, des techniques d’alpinisme ou encore du rapport au danger et à l’exploit, au dépassement de soi pour rentrer dans l’histoire confère un caractère philosophique à ses propos.

Cette réflexion, hors des considérations techniques et factuelles, est aussi obtenue grâce à des extraits audio d’un des alpinistes décédés en 2008 et personnage central du documentaire Ger MacDonnell. On entend ainsi les pensées de cet homme au destin tragique et sur lequel les révélations du documentaire sont les plus poignantes (on ne va pas tout vous dire non plus) et confirment la puissance de ce genre à mi-chemin entre l’information et le cinéma.

Une immersion différente de celle proposée par Everest mais toute aussi forte

Pour finir, je l’espère, de vous convaincre à voir ce docu en ligne sur YouTube (sans sous-titres mais dans un anglais très accessible), The Summit réalise l’exploit de nous faire vivre l’alpinisme depuis l’intérieur, grâce aux images d’archive, au témoignages, aux extraits vidéos de l’expédition mais surtout grâce au point de vue du réalisateur qui ne néglige pas la nécessité pour un public non pratiquant de présenter le fonctionnement de la discipline. On voit ainsi les différentes équipes présentes lors de l’ascension, leurs débats mais on présente aussi de manière très ludique les différents états d’esprit selon les nationalités (les pakistanais très préoccupés par l’oxygène, les norvégiens entre potes, le français et l’espagnol en solitaires…). Cette multiplicité des conditions est parfaitement traité avec la grande considération faite au travail des sherpas, ces porteurs qui ne grimpent pas pour la gloire mais parce qu’ils sont payés par des alpinistes occidentaux qui ont parfois peu de considération pour leurs vies (ils n’en ont pas forcément plus pour celle de leurs compatriotes comme en témoigne un épisode de tempête de nuit) et qui sont prêts à tous les sacrifices pour satisfaire et protéger leurs employeurs. Le héros (dans le sens mythologique) du film est d’ailleurs l’un d’eux et la production a eu la bonne idée d’appliquer ce respect en interviewant tous les membres de l’expédition (qui ont accepté), dont bien évidemment ces pakistanais professionnels de la montagne, leur montagne.

Voici le doc’

By T.T.R.

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