Quelques semaines après la sortie de son deuxième album All-Amerikkkan Bada$$, voici notre chronique du deuxième album de Joey Badass.

« Before the money there was love, but before the money it was tough ». C’est ce qu’affirmait Joey Bada$$ dans Paper Trail$, la troisième piste de B4.DA.$$. On ne sait pas si l’argent a coulé à flot pour lui, mais plus de deux ans après ce premier album réussi, on dirait que les temps sont toujours difficiles. L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis il y a quelques mois semble y être pour quelque chose. Le rappeur new-yorkais est en tout cas farouchement opposé au mandat du 45ème président des États-Unis, et il n’hésite pas à le dire. Et quel meilleur moyen pour faire passer son message que sur disque ?

Le pari est toutefois risqué, car même si Jo-Vaughn Scott de son vrai nom est présent dans le milieu du rap depuis plus de 5 ans, cela représente un virage artistique et politique important pour un deuxième album. Sans oublier que le jeune homme n’a que 22 ans ! Qu’à cela ne tienne, le Badmon a fait son retour petit à petit depuis quelques mois, délivrant quelques clips et chansons par-ci par-là avant de sortir cet album le 7 avril dernier.

Le changement est notable. Avec ses douze titres, l’album est moins fourni que ses précédents projets et il semble – paradoxalement – moins sombre, plus « coloré », festif. Les fans de Jozif ne retrouveront pas de morceaux aussi chills que ceux de 1999 (Waves, Daily Routine, Righteous Minds…) ou underground que ceux de Summer Knights et B4.DA.$$ (95 Til Infinity, Word is Bond, Big Dusty…). Il y a toutefois un bon mix des deux, même s’il ne faut pas le réduire qu’à ça.

On parle parfois d’album de la maturité pour les rappeurs. Est-ce le cas pour celui-là ? Il faut rappeler encore une fois que Joey n’a que 22 ans, et que s’il continue comme ça, il devrait encore en sortir d’autres. Mais le plus important dans cet album, c’est que Joey rappe, et rappe (toujours aussi) bien. Rien que pour cela, All-Amerikkkan Bada$$ vaut le coup, et vaut l’écoute. C’est un projet franc, direct et engagé au cœur de l’Amérique avec trois K, celle où Ice Cube était « Most Wanted » en 1990, ou celle de la Korruption rappée sur mixtape par son défunt ami Capital Steez en 2012.

FOR MY PEOPLE

Non, ce n’est pas un hommage au feu label de Kool Shen. Après avoir souhaité un Good morning Amerikkka dans l’intro, Joey rappe « pour ses gens ». Il est à la recherche d’un héros, un Black Superman qui pourra protéger les siens, ceux qui veulent juste rester en vie dans un monde aussi lethal (dangereux). La critique envers les violences policières est franche et directe. Il nous rappelle également que la musique est une forme d’expression qu’il utilise pour nous donner une leçon. Cette première musique est à l’image de l’album.

“I don’t wanna be good, nigga, I’m tryna be great”

TEMPTATION

Temptation résonne comme une suite à la musique précédente et parle principalement des violences policières. S’ils visent le gouvernement, Joey est surtout dans la défense des gens victimes plutôt que dans l’attaque. Il fait son autocritique dans le refrain en assurant qu’il pourrait faire mieux dans ce sens, et affirme qu’il est désormais « on a mission ». L’intro et l’outro sont des extraits d’un discours de Zianna Oliphant datant de Septembre 2016. Du haut de ses 9 ans, cette jeune fille a dénoncé avec émotion et tristesse ces homicides au « City Council » (Conseil Municipal) de Charlotte en Caroline du Nord, là où Keith Scott avait trouvé la mort quelques jours plus tôt.

“Watch me use my prophets, get ’em all to listen, I’ve been on a mission, ah”

LAND OF THE FREE

Land of the free, le pays de la liberté. Celui où il vit et qui a vécu un tournant avec l’élection de Donald Trump. Un homme qu’il juge n’être pas assez préparé pour prendre le contrôle de ce pays.

“Donald Trump is not equipped to take this country over”

Les three K’s, two A’s in Amerikka font référence au Ku-Klux-Klan, mais aussi aux cartes, le K des Kings (Rois) et le A des Aces (As).

“Full house on my hands, the cards I was dealt
Three K’s, two A’s in AmeriKKKa”

Le deuxième couplet est l’un des meilleurs – si ce n’est le meilleur – qu’il a fait, dans le flow, le fond et la forme. Le message est le même, mais prend un sens plus large et historique. Le clip est très beau, et a servi de principal visuel à la pochette et au livret de l’album.

DEVASTATED

He used to feel so devastated. Aujourd’hui, il ne l’est plus, et il nous le dit avec joie et en chantonnant. C’est là que l’on voit que Jo-Vaugh a changé et semble plus joyeux et épanoui. C’est l’une des seules musiques où il parle de lui. Le clip est festif, entraînant et ses 47 Goonz du Pro Era ne sont pas loin derrière.

“I used to feel so devastated, at times, I thought we’d never make it
But now we on our way to greatness and all that ever took was patience”

Y U DON’T LOVE ME ? (Miss Amerikkka)

Ce track est une love fiction entre lui et sa patrie, qui revêt l’apparence d’une femme le temps d’une chanson. Joey se pose de nombreuses questions sur cette relation avec cette Miss Amerikkka qui ne fonctionne pas toujours bien ; mais aussi sur les relations belliqueuses de cette Miss avec d’autres personnes. Beaucoup de Y U (Why you) dont les réponses viennent à la fin de la musique.

“Tell me why you don’t love me, why you always misjudge me?
Why you always put so many things above me? Why you lead me to believe that I’m ugly?”

ROCKABYE BABY

Une grosse prod qui ferait penser à une scène d’action dans le saloon d’un western moderne : le temps d’un couplet, Joey et Schoolboy Q parle drogue, argent, guns et gang. Des choses qu’ils ont plus ou moins connues par le passé, mais dont ils ne se vantent pas forcément. Au contraire, ils désignent un seul et même responsable, toujours cette même miss évoquée plus haut.

“Feelin like Ali in his prime”

RING THE ALARM

L’alarme est lancée par Joey sur un couplet en solo et par ses compères du Pro Era Nyck Caution et Kirk Knight dans un couplet croisé. Meechy Darko vient poser sa voix grave sur un refrain pour représenter une partie de la Beast Coast avec Flatbush Zombies. C’est le morceau technique de l’album, celui où les rappeurs kickent et balancent des jeux de mots pour faire renaître le vrai (rap) et descendre le(s) faux.

“When it hit ya, it’s no warnin’
We bombardin’, me and my squadron”

SUPER PREDATOR

Sans comparer l’incomparable, Joey et Statik Selektah, c’est un peu comme Eric B. et Rakim, Guru et DJ Premier, Dre et Eminem, Metro Boomin et Drake, etc. : le son de l’un transcende (encore plus) la prestation de l’autre. L’alchimie est souvent présente entre les deux, et c’est également le cas de cette musique où chaque ligne est une pépite. Le vétéran Styles P est totalement dans l’esprit du morceau et lâche quelques phrases bien senties pour se mettre lui aussi en mode Super Predator !

La politique étant toujours présente dans l’album, ce terme fait référence à une polémique née lors de la récente campagne d’Hillary Clinton. De nombreuses voix – dont celle de Trump – se sont élevées pour affirmer qu’elle faisait référence aux jeunes des gangs lorsqu’elle a utilisé ce terme en 1996. Des mots qu’elle n’aurait « pas dû utiliser » selon ses propres dires.

“Feelin’ invincible, this here is nothin’ new
This is just principle, take notes, if I were you”

BABYLON

Joey l’avait démontré avec My Youth et Belly of the Beast : il sait faire de bonnes musiques aux consonances reggae. Rien de plus normal, ou du moins rien d’étonnant étant donné son origine jamaïcaine (de son père). Le titre est assez explicite à ce propos. Chronixx amène sa touche personnelle, sa vibe, comme sur Belly of the Beast. Les deux artistes se rejoignent sur leurs envies de départ, vers Babylon… ou ailleurs.

“Running away, I’m running away”

LEGENDARY

La musique qui sur le papier – sur la tracklist – a le plus de chances d’être un classique : Legendary, sur une prod de Mr. Selektah, avec J. Cole, l’homme qui ne fait plus de featuring (mais qui fait toujours disque de platine et succès d’estime). Il est difficile de décrire cette collaboration inédite où beaucoup de choses sont abordées (paix, spiritualité, la vie en général…) sans qu’il n’y ait un véritable thème. C’est le genre de musiques dont il est difficile de capter le sens et l’essence dès la première écoute. Le genre de musiques dont seuls les meilleurs sont capables. Pour les trois K d’All-Amerikkkan Bada$$, il y a les trois J de Legendary : Joey et J. Cole, nés en January (Janvier), comme Statik Selektah.

AMERIKKKAN IDOL

La musique qui conclut l’album en est un condensé : Joey rappe pendant près de six minutes sur une instru qui change en cours de route, mais la tonalité et le message restent les mêmes : dire stop au racisme et à la violence qui en découle, notamment pour les Noirs. Il parle d’abord à la masse avant de s’inclure dedans. Il exhorte à ce que l’on ne ferme plus les yeux sur ces « gens qui souffrent depuis bien trop longtemps ». Enfin, il demande un réveil des consciences face à l’ignorance, que tout le monde fasse ses propres recherches plutôt que de se faire des opinions uniquement sur ce que l’on entend venant des médias, et finit sur une prédiction funeste si les choses ne changent pas.

« Time to wake the fuck up and do our own research
And not form opinions based on just what we’ve heard
Amerikkka is force feedin’ you lies down your throats with a silver spoon
And eventually, we’ll all be doomed
Real, real, real soon »

Goodbye Amerikkka !

L’album s’achève ainsi, court, mais dense, plutôt enjoué, mais engagé. All-Amerikkkan Bada$$ et son auteur surprennent par leur maturité. L’opus dénonce du début à la fin avec force, réalisme et détermination. Cela peut paraître répétitif et peu varié puisque le thème est le même sur presque toutes les musiques. Néanmoins, c’est d’une part l’intention de Joey, qui clame qu’il prend le micro pour “teach a lesson” et qu’il se sent désormais investi de cette mission ; d’autre part, réaliser cela sur un projet entier est assez rare pour être souligné et mis en avant. Eminem avait été le rappeur le plus critique envers George W. Bush. Il semble qu’avec cet album, Joey devienne le pire ennemi de Trump président (Trump businessman ayant déjà été attaqué par Mac Miller notamment).

C’est d’ailleurs sur un featuring avec le MC de Pittsburgh que j’avais découvert le MC de Brooklyn, sur l’album Macadelic avec donc Mac Miller et Casey Veggies sur le –gros – titre… America ! Joey n’était pas encore majeur en 2012, mais il se démarquait déjà par son aisance, son flow lancinant, sa technique et son attitude, dans le texte et dans le – très bon – clip réalisé pour l’occasion.

Un mandat présidentiel français s’est écoulé entre temps, et ce qui est sûr, c’est que pour Joey Bada$$, le changement, c’est (vraiment) maintenant ! Par Babacar.

Tags Rap US

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