La soule, entre champ de bataille médiateur et divertissement bourru

Présentation de la soule

Si les jeux traditionnels eurent une influence considérable sur nos ancêtres roturiers en tenant lieu de joviale catharsis, bon nombre furent perdus ou sciemment oubliés dans les plis de l’histoire. Parmi eux s’exhume en grinchant l’aïeul d’un des plus prodigieux sports de notre banlieue du multivers, j’ai nommé la soule.

Grande sœur du rugby moderne, cette partie de rates en l’air s’inscrivit au Moyen Âge comme la plus sérieuse concurrente à la castagne de taverne et à la jacquerie des faubourgs.

Nommée choule, chole ou bien soule, selon les régions et les dialectes en vigueur, elle naquit dans l’ouest de la France avant d’être importée en 1066 à Albion par Guillaume le conquérant. Dans l’ouest et plus précisément en Normandie, puisque selon Jusserand tout ce qui était « jeu, amusement, délassement en Angleterre était, au Moyen Âge, d’origine normande ou angevine. » Soit bien loin de Vesoul et Mauléon. Trêve de flagorneries au chauvinisme local. Tentons à présent de percevoir de quoi il en retourne. Tentons dis-je, car les témoignages en notre possession discordent autant qu’une bonne vocalise de notre dévoué Francis Lalanne, immense champion contemporain de soule médiatico-musifécale catégorie poids lourds, qui ne manquera pas de saluer sa mention bienveillante dans l’article ci-dedans.

Tout d’abord, la soule avait un but. Ce simple fait là m’ébahira toujours. Cela n’étonne pour l’instant guère le lecteur mais ne manquera probablement pas de le fasciner lorsqu’il aura à sa connaissance les principaux ingrédients composant ce brouet grossier que l’on nomme candidement « jeu traditionnel ». L’objectif consistait donc à amener une balle, la dite-soule, dans sa frairie — comprendre son hameau ou bien son quartier lorsqu’il s’agissait d’agglomérations plus étendues.

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La nature de la balle à présent. Faite de cuir et bourrée de son (les fragments de l’enveloppe des grains de céréale restant après la mouture), elle atteint la taille d’un gros ballon supérieur au volume total de la tête de Pierre Bénichou, pour se donner un ordre d’idées. Le terrain, lui, est vague et c’est peu de le dire. Il englobe d’ordinaire plusieurs frairies, soit l’équivalent de quelques kilomètres carrés. Les obstacles naturels ne semblent pas être problématiques. Après tout, quelle termitière eurasienne se verrait naître des prétentions de muraille de Chine face à la charge d’un troupeau de rhinocéros laineux ?

Certains caractériseraient les règles d’archaïques, de rustres ou encore de primitives. Je dirais tout simplement qu’elles étaient naïves. Pas de temps de jeu prédéfini, pas de seuil de participants, pas de maillots, pas d’arrêt sur blessure, pas de nombre de mort limite. Tout était minutieusement tissé pour laisser s’exprimer l’esthétique sportive à son plus haut degré. Car vous vous imaginez bien qu’il n’était pas question de se glisser affectueusement le ballon de main en main et de flatter le jarret de l’adversaire en cas de belle passe. La seule similitude avec l’ultimate était l’absence totale d’arbitres sur le terrain. Seulement là l’auto-arbitrage se donnait d’autres modalités de maintien du désordre. Si pieds, mains, jambes de bois et gangrènes excroissantes étaient de mise pour ramener la soule jusqu’à sa zone de but, bourrades, savates, beignes, torgnoles, giroflées en tout genre et autres armes de destruction massives propres au monde paysan s’imposaient comme moyen de contrecarrer les plans adverses. Halte aux douillets et aux freluquets, hardi les vigoureux et les Roger-Bontemps ! Dans une atmosphère badine et chaleureuse, deux voisins qui la veille s’envoyaient dans volées de bois vert se collaient à présent des marrons à l’emporte-pièce, le sourire aux lèvres. Voilà pour la rudesse. L’endurance à présent.

Il a été en effet rapporté que certaines parties duraient plusieurs journées, tant les participants étaient nombreux, tant les mêlées étaient serrées, réunissant parfois plusieurs villages au grand complet (en comptant les illégitimes et les hybrides). Plusieurs journées puisqu’à 600 contre 800, on peut difficilement imaginer un plasticage de pack d’avants type mêlée écossaise. Non, c’était fouette cocher et envoie des talmouses à tout ce qui remue face à toi. Au sein de cette foire d’empoigne 36 carats, j’ose imaginer que les chiffonniers ne faisaient pas dans la dentelle, passez-moi l’expression. Certains parvenaient tout de même à sortir du lot, de par leurs qualités physiques. Ils avaient alors l’insigne honneur d’être désigné capitaine, comme nous le divulgue cet extrait de texte : « Coupevent est choisi comme capitaine à cause de son agilité et de sa vitesse (il prend les lapins et les lièvres à la course), et Pierre Rochedreux à cause de sa force (il a tué un loup d’un coup de bâton). » Complétons la liste légendaire par l’équipe de Frappequ’uncoup, le Normand bondissant, fort comme un turc, ou bien celle de Pined’âne, pas poète pour deux sous sur le terrain mais paraît-il d’une aisance incomparable dans le commerce intime, ou encore cette bourgade soudée derrière Jeannot Fauchel’avoine, dit Passepoil, dont la cage thoracique n’aurait pas eu à rougir devant le coffre d’un buffet Henri II. Et tant de récits enrichissant encore et toujours le cruel folklore local.

De plus, pour parachever le tout et recommencer avec du personnel neuf l’année suivante, c’était dans la plupart des cas le barbier qui faisait office de chirurgien, car il est bien connu que l’as du coupe-chou peut tout à fait se reconvertir en champion de l’ablation de la fistule anale quand l’occasion se présente, voire en gastro-entérologue lorsque les coqs ont chanté avant l’aurore.

Quelles en furent les conséquences ? Le nombre de blessés à l’issue de ces séismes sportifs alerta tout de même les autorités, dont la seule réponse millénaire fut d’en interdire la pratique, en France comme outre-Manche. Il faut tout de même admettre que chaque partie charriait presque fatalement son cortège d’infirmes et de macchabées.

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Un des intérêts majeurs à porter à ce jeu traditionnel, outre sa convivialité, est son caractère égalitaire. Pas de distinction de classes, ni d’âge. Tout habitant en âge de brandir le poing pouvait venir se faire fissurer les flottantes d’un pas guilleret. Certes, le mystère nimbant ces pratiques obscurcit le tableau, certes toutes les coutumes de la soule n’étaient pas si opaques, certes certaines mentions la définissent, dans certaines régions, comme moins violentes que ce qu’on a bien voulu en dire. Il n’empêche qu’un jeu accouchant par voie directe sans césarienne du calcio florentin n’a pas vraiment de légitimité à se définir comme prix Nobel de la paix, à mon sens. Quoique, il faudrait mettre à jour nos registres.

Le principal avantage de ce noble rituel sportif était de renouer les liens, parfois même de rabibocher (non, ce verbe n’est pas une contraction antisémite) des familles, des clans, des tribus, des hordes même, opposées par la frontière scindant deux villages, deux quartiers, deux forêts. Ces fameux « imbéciles heureux qui sont nés quelque part », si peuchères à Brassens. Car bien évidemment, légions dans le rugby actuel, les illustres troisièmes mi-temps constituaient la charpente de cette purgation physique, l’apothéose du relâchement propice aux réconciliations. Finir tous saouls comme des polaks balaie du revers les rancœurs opiniâtres, c’est bien connu. Alors dès le coup de soufflet final, banquets sont dressés, tonneaux mis en perce, grands feux allumés et que les vieilles querelles aillent danser ailleurs, ce soir les jeunes se déniaisent et les anciens rient du temps lointain où eux aussi ont jeté leur gourme !

Si l’on devait donc résumer la soule nous l’exposerions en ces trois points capitaux. Cogner comme un sourd. Picoler comme un templier. Dormir comme un sabot. Quoi de plus soulageant ?

By Flarration Ruthal

Photo By: radiolaser.fr, exponaute.com,cairn.info, static-clubeo.com

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