DAMN. - la chronique XXL du dernier album de Kendrick Lamar

Il paraît que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Kendrick Lamar a cessé de rire et s’est mis en mode « dark », en mode DAMN.

Alors qu’il sera trentenaire dans quelques jours (le 17 juin), Kendrick a sorti, le 14 avril 2017, un album détonnant certifié disque de platine trois semaines plus tard, le 4 mai. L’objet est simple : un CD, 14 titres, environ 55 minutes, un peu de noir, de rouge et de vert sur un fond blanc avec le traditionnel « Parental Advisory Explicit Content ». Le regard est sombre et nous interroge presque sur notre capacité à rentrer dans quelque chose qui s’annonce complexe, comme souvent avec lui.

DNA.

Après BLOOD., la courte intro où il se fait tirer dessus, Kendrick nous parle de tout ce qui compose son DNA (ADN en français). Loyauté, royauté, puissance, douleur, joie, etc. C’est tout cela qui l’a amené, selon lui, à être à 29 ans un prophète de son époque.

“The reason my power’s here on earth
Salute the truth, when the prophet say.”

Dans la deuxième partie et le changement de beat, Kendrick parle notamment de l’image du rap, associé depuis de nombreuses années aux clichés Sex, Money, Murder. Il s’en prend à ceux qui critiquent son art et affirment, comme l’a fait le journaliste Geraldo Rivera, que le hip-hop a fait plus de dégâts chez les jeunes afro-américains que le racisme ces dernières années.

Le clip est aussi dynamique que la musique. L’acteur Don Cheadle y donne parfaitement la réplique à Kung-Fu Kenny, un surnom inspiré du personnage Kung-Fu Kenny interprété par Don Cheadle dans Rush Hour 2.

YAH.

Yah est le diminutif de Yahweh (Yahvé en français), le nom associé à Dieu dans la Bible Hébraïque. Il s’agit de la divinité des Hébreux Israélites Africains, dont Kendrick revendique l’appartenance. Il dit être Israélite et ne souhaite pas être « catalogué » Black, un mot qui pour lui ne représente qu’une couleur, que de l’abstrait.

“I’m a Israelite, don’t call me Black no more
That word is only a color, it ain’t facts no more.”

Comme dans les deux musiques précédentes et sur la suite de l’album, la religion est très présente dans les propos de Kendrick. Toutefois, il place Dieu au-dessus de toutes les religions. Enfin, comme sur la musique précédente, il en remet une couche sur les propos des média – Fox News en tête – et du même Geraldo Rivera.

ELEMENT.

Kendrick est un peu plus personnel dans cette musique. Il évoque sa famille (ses grands-mères disparues), sa situation personnelle, son passé, sa fortune, etc. Il parle également de son statut de meilleur rappeur de sa génération (il se considère dans le top 5… aux cinq places). Il s’affirme face à la concurrence et qu’il fait tout ce qu’il fait pour Compton. Dans les dernières mesures du dernier verse, K. Dot rappe que s’il n’a pas hésité à soutenir les artistes noirs dans son dernier album, désormais il fait la différence entre les blacks et les wacks (faibles). Même si « plus personne ne prie pour lui », Kendrick is in its Element.

“Last LP I tried to lift the black artists
But it’s a difference between black artists and wack artists.

FEEL.

Le feeling passe bien sur cette musique qui reflète bien l’album. Sur une prod posée de Sounwave, K. Dot nous livre le fond de sa pensée et ce qu’il ressent : la solitude, la pression sur ses épaules, son statut toujours autoproclamé de greatest rapper, sa vision pessimiste de l’avenir, etc. Du Kendrick dans le texte, avec cette habituelle schizophrénie et son changement de style soudain d’un couplet à l’autre. Et à la fin et dans le refrain, cette question qui revient encore :

“I feel like the whole world want me to pray for ’em
But who the fuck prayin’ for me?”

LOYALTY. Feat Rihanna.

Le son a une certaine sonorité West Coast malgré le côté love et la présence de “Bad girl RiRi”. Après Drake, Jay-Z, Kanye et Eminem, Rihanna a fait sa première collaboration avec “Kung Fu Kenny”. Les deux nous parlent de leur vision de la loyauté et demande à leurs auditeurs à qui et envers quoi sont-ils fidèles et loyaux.

“All we ask is trust, all we got is us
Loyalty loyalty loyalty”

PRIDE.

Pride, l’Orgueil en français. C’est l’un des sept péchés capitaux « officialisé » par le religieux Thomas d’Aquin dans La Somme théologique, son traité écrit entre 1226 et 1273.  Kendrick essaie de faire abstraction de son propre orgueil pour se demander comment agirait-il dans un monde parfait. Il nous fait part des attitudes et des choix pour lesquels ils opteraient, même s’il semble douter qu’un monde parfait puisse exister.

“A perfect world is never perfect, only filled with lies
Promises are broken and more resentment come alive.”

HUMBLE.

Le premier single sorti, au refrain entêtant et produit par Mike Will Made-It résume bien les contradictions (volontaires) du rappeur. HUMBLE vient juste après PRIDE, mais on pourrait croire à une erreur de tracklist lorsque l’on entend les lignes egotrip de K. DOT. Comme il en a l’habitude depuis son gros verse sur Control, il s’en prend à la concurrence, toujours dans un esprit de compétition, mais sans douter de sa domination.

Le clip délirant tourné pour l’occasion colle au message. En point d’orgue, le tableau de La Cène de Leonard de Vinci a été mis en scène. Kendrick est évidemment au centre, sitting and humble, comme il se doit.

“If I quit your BM, I still ride Mercedes funk
If I quit this season, I still be the greatest funk.”

LUST.

The Lust (la Luxure) est un autre péché capital. Kendrick nous décrit la journée d’un homme faite d’oisiveté et de luxure : argent, drogues, fête, sexe, etc. Un package où chaque chose est liée à une autre. Dans le deuxième couplet, il met en scène et en paroles sa propre luxure, découlant de sa vie d’artiste riche et qui lui fait parfois perdre la valeur des choses. Cela ne l’empêche pas de s’en prendre à Trump, en lâchant une phrase qui exprime un sentiment que beaucoup de personnes ont sans doute ressenti le 9 Novembre 2016.

“We all woke up, tryna tune to the daily news
Lookin’ for confirmation, hopin’ election wasn’t true.”

Malgré tout, il pense que l’incompréhension et la grogne qui ont suivi l’élection n’empêcheront pas le fait que les choses vont se tasser et que les gens reprendront le cours de leur “lust life”.

LOVE.

Contrairement à PRIDE et HUMBLE, les choses sont bien à leur place entre LUST et LOVE. Malgré les deux questions qu’ils posent dans le refrain et qui font écho à celles de 21 Questions de 50 Cent, c’est bel et bien son amour pour Whitney Alford (son âme sœur et meilleure amie depuis le lycée) qu’il chante. Une histoire sur laquelle il ne s’est pas beaucoup épanché dans ses chansons, mais qui est inestimable à ses yeux.

XXX. feat U2.

L’U.F.O de l’album. Cette collaboration inédite et surprenante avec U2 et son leader Bono (le temps de quelques phrases) s’inscrit toutefois dans la continuité de l’album. Le titre met en scène un homme au train de vie criminel dont le fils a été tué et qui souhaite que Kendrick prie pour lui et le mette dans le droit chemin. Au lieu de ça, Kung-Fu Kenny préconise la vengeance. Un choix qui remet sur le tapis certains thèmes abordés comme la justice, la religion et les problèmes qui gangrènent la société et notamment la vie des afro-américains.

“Ain’t no Black Power when your baby’s killed by a coward
I can’t even keep the peace, don’t you fuck with one of ours.”

Kendrick n’a jamais eu peur de faire de longs morceaux. Dans celui-ci, qui dure 7 min 40 avec les habituels skits, le Californien excelle à nouveau dans le story-telling en nous parlant des peurs de trois personnes de 7, 17 et 27 ans : le plus jeune effrayé par sa mère qui menace de le battre pour de nombreuses raisons.

“Nigga, you gonna fear me if you don’t fear no one else.”

Le second a peur de mourir à cause de son environnement et de la violence qui y règne, mais qui est pour lui inéluctable.

“I’ll prolly die ’cause that’s what you do when you’re 17.”

Dans le troisième couplet, c’est de lui-même dont il parle en évoquant l’époque de son succès sur To Pimp a Butterfly ; et c’est cette réussite, sa nouvelle fortune qu’il craint de dilapider et la peur de décevoir ses proches qu’il confie.

“At 27 years old my biggest fear was being judged
How they look at me reflect on myself, my family, my city.”

Il finit par lister toutes ses peurs, et parvient à y caser les noms des titres de l’album. Cette musique montre que Kendrick est unique dans son genre. Il parvient à se métamorphoser d’un couplet à l’autre, en restant le même et en parlant de choses concrètes et réelles avec un rap bien écrit et réfléchi.

God Damn. Une association grammaticale courante dans le langage outre-Atlantique et que l’on retrouve aussi dans le tracklist. Après nous avoir livré ses peurs, Kendrick se dévoile à propos de sa réussite et de ses accomplissements. La musique et le refrain chantonné reflètent ce sentiment de toute-puissance et de plénitude qu’il compare à ce que pourrait ressentir Dieu. Bien entendu, il ne se compare pas à lui et il évoque simplement un ressenti. Néanmoins il a souvent affirmé (comme dans DNA) qu’il se considérait comme l’un de ses messagers.

“Everything I touch is a damn gold mine
Everything I say is from an angel.”

DUCKWORTH.

Real shit. Sous ses airs de musique peace produite par 9th Wonder, DUCKWORTH (le nom de famille de Kendrick) décrit une histoire vraie datant d’une vingtaine d’années qui fait froid dans le dos. Celle d’Anthony, un jeune homme qui comptait braquer un KFC, mais qui s’est rétracté grâce à la générosité d’un vendeur. Banal pourrait-on penser, sauf lorsque l’on sait que le fameux Anthony est Anthony “Top Dawg” Tiffith, patron de T.D.E et que le vendeur, nommé Ducky, est le père de Kendrick ! Une true story révélée et relatée par Duckworth fils, qui a signé quelques années plus tard après cette histoire chez T.D.E.

Le destin aurait pu basculer si Anthony et Ducky n’avaient pas, chacun à leur manière, agi pour faire en sorte qu’un probable homicide assorti d’une peine de prison pour l’un et la mort pour l’autre n’arrive. Et quand Kendrick assure qu’il aurait mal fini s’il n’avait pas eu son père à ses côtés durant sa jeunesse, on se dit – et il nous le confirme – qu’on ne l’aurait certainement jamais connu ni écouté.

“Pay attention that one decision changed both of they lives (…)
(…) Because if Anthony killed Ducky, Top Dawg could be servin’ life
While I grew up without a father and die in a gunfight.”

DAMN !

La réaction ? Un peu comme celle d’Eminem à la fin de Stan : Damn ! C’est ce que l’on peut se dire après avoir écouté cette dernière musique, mais aussi l’album dans son intégralité. Kendrick Lamar a encore visé juste pour son troisième essai. Les thèmes sont similaires à ce qu’il fait (rap game, religion, problèmes sociaux, politique, paix, famille, introspection, etc.), la recette est sensiblement la même (textes travaillés, flows variés, références pertinentes, musiques éclectiques, versatilité du personnage, etc.), mais le résultat est toujours différent en restant assez génial.

La carrière de Kendrick connaît une ascension fulgurante depuis son arrivée dans le jeu au début des années 2010. Adoubé très tôt par ses pairs, il était déjà reconnu comme l’un des meilleurs MC’s de tous les temps dès son premier album (sans omettre Section. 80 sorti en indépendant), Good Kid, M.A.A.D City paru en 2012. Après l’énorme succès du second en 2015, To Pimp a Butterfly, récompensé par 7 Emmy Awards (dont Album de l’année et Meilleur Album Rap de l’année), Kendrick est revenu avec DAMN et il a encore une fois placé la barre haute, presque en toute simplicité avec ses 14 titres et cette sobriété dans l’image et la communication. L’art d’être simple en faisant dans la complexité.

C’est bien de se considérer comme le meilleur, mais c’est encore mieux quand c’est un avis partagé par une masse. Avec cet album, le débat revient encore, comme toujours et comme pour toute discipline qui existe. Quoi qu’il en soit, “King Kendrick” peut compter sur de nombreux soutiens dont celui de “King James”, considéré comme le meilleur joueur du monde et qui a été très élogieux envers le projet qu’il a pu écouter en avant-première et qui a été pour lui une source de motivation et d’inspiration.

I got loyalty, got royalty inside my DNA. CQFD.

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