Strandhögg – les redresseurs de Thor

Si ne sont parvenues jusqu’à nous des Vikings que des images poisseuses d’hémoglobines mêlées à des touffes de poils drus et des haches débiteuses de cervelets, cela provient surtout de la réputation disgracieuse que leur ont taillé les moines copistes survivants chargés de retranscrire les aimables barbecues de voisinages des peuples scandinaves. Ces mêmes gens d’Église qui n’hésitaient pas, au par ailleurs, à fermer les yeux sur les exactions commises au nom de la foi, du Dieu unique et du Christ rédempteur. Ces mêmes gens d’Église qui ne daignaient pas regarder en face le faste dans lequel se vautraient certaines de leurs élites hiérarchiques tandis que leurs ouailles travailleuses et taxées n’avaient plus assez de chou pour délayer l’eau chaude qui leur tenait lieu de souper. Une tolérance à géométrie variable, pourrons-nous généraliser.

Toutefois, ne dédouanons pas trop aisément nos grands golgoths à nattes blondes. S’il est avéré qu’ils ne frappaient pas à la porte avec le pommeau de la hache avant de rentrer et que leur curiosité confinant à l’excès de malice les conduisait parfois, au sujet d’une victime, à fendre un crâne en deux pour voir quel œil allait se fermer le premier, inspirant des générations de bardes et de comptines pour enfants, il convient de préciser que ce type de festivités guerrières étaient légions sur le Vieux Continent. Saccages, curées, étripages, rapines, commerce de mineurs, malversations en tout genre, flibuste, briganderie, maraudage, bûcheronnage de côtes à la faux, profanations utérines, détentions d’insectes et autres indélicatesses étaient le lot commun des combats de l’époque et des pillages qui s’ensuivaient. Cependant, les clercs chargés de consigner ces heureux évènements paraissaient plus conciliants avec le portrait de leurs frères chrétiens ravageurs de prairies qu’avec celui des païens chevaucheurs de drakkars. Pourtant, d’autres peuples mécréants et belliqueux ont au cours de l’histoire croisé le fer avec la chrétienté. Bien peu néanmoins ont conservé une si copieuse réputation que celle de nos gaillards nordiques. Il faut donc bien qu’il y ait une ou plusieurs raisons. L’une d’elle semble particulièrement disposée à expliquer ce tableau sanguinaire.

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Le Viking lambda nous est souvent présenté comme un colosse bien bidoché, au poitrail luisant comme un feu de forge, aux muscles plus galbés qu’un compte en Suisse, aux hardes souillées par les embruns des mers frigides et glaciales, aux armes titanesques, à la gueule vorace et au sourire arrogant. On l’imagine encore avoir la dalle en pente raide, s’enfiler tonnelets de cervoise sur tonnelets d’hydromel dans le vague espoir de leur ressembler un jour, à moins qu’il n’y voie le pis grossier d’une Walkyrie offerte à un biberonnage rituel. On le pense cruel, dépourvu de lumière sous les combles, malin à n’en pas savoir s’il doit se gratter le fessier avec l’ongle ou le talon, bref con comme un veau sevré. Or le Viking est bien souvent un être fin, sagace, doté d’un tropisme pour le combat peut-être trop exacerbé, mais avant tout d’une réflexion stratégique évidente, pétrie de ruse et de subtilité. N’exagérons rien, cependant certains de leurs stratèges ont marqué l’histoire de la tactique militaire à tout jamais. En témoigne leur plus fameuse technique de guerre, le Strandhögg. Ce condensé d’espionnage, de leurre, de chausse-trape et de raid éclair a donné ses lettres de noblesse à la terreur venue de Norvège. Un repérage, un incendie à la ferme de chez Gros-Jacques, un déplacement sournois dans les sous-bois, une offensive vive et précise du château du coin dépeuplé de ses soldats partis porter des seaux de flotte et le tour est joué, le magot dans la besace et la troupe sur le sabot.

Bien plus qu’on n’ose le croire, ces Vikings norvégiens ont axé leur force sur l’efficacité au combat, mais surtout le piège et la vélocité, du fait de leur manque cuisant d’effectifs. En effet, bien moins peuplés que le Danemark voisin — christianisé, lui — ces petits royaumes comptaient ramener d’Occident richesses et bravoures à moindre coût humain. Quoi de mieux et de plus efficient que leur mode de vie même ? Car la pratique du Strandhögg était une composante du quotidien des nordiques, à tel point qu’il est relaté qu’il était intégralement incorporé à leur culture, dans leurs actes de tous les jours. C’est assurément du fait de cette culture de l’espionnage, de la diversion, du guet-apens, du pliage de gaules et de la confrontation physique régulière — traçons en filigrane le terme glima, la lutte nordique — que les Vikings sont passés maîtres en l’art de l’action commando. Leur réseau de surveillance était tentaculaire, du fait de leur position privilégiée au sein du commerce des mers froides et de leurs compétences hors-normes de navigation. Étant donné qu’ils n’avaient pas dans l’idée de récolter quelques misérables roupies de sansonnet, ils se renseignaient sur l’emplacement des coffres les plus juteux, les personnalités dont la rançon rapporterait le plus gros, les lieux où les habitants, loin d’être durs au mal, étaient plutôt bons comme la romaine, les endroits où la garnison était suffisamment puissante pour qu’ils puissent faire tintin pour le butin, etc. Venaient alors le chapelet d’informations techniques, politiques, rituelles, coutumières, géographiques, prévisionnelles et patin-couffin. Ainsi, dès les premières lueurs du fjord passées, tout l’équipage possédait une parfaite connaissance théorique du territoire où il allait poser ses chausses. Un avantage considérable lorsqu’on pratique l’action coup-de-poing. La violence et l’imprévisibilité de ces attaques ont par conséquent contribué à forger cette réputation diabolique qui a suivi les nations vikings durant de nombreux siècles. Et cette pratique a fait des émules.

Le Strandhögg a en effet  accouché, à travers le XXe siècle et son cortège de guerres modernes, du Blitzkrieg. La Wehrmacht s’inspira fortement de ce modèle, le cantonnant au domaine militaire, pour remporter outrageusement les premières batailles de la Seconde Guerre mondiale. Seulement, il a aussi contaminé d’autres domaines et pas des moins nobles. Le Strandhögg à l’époque contemporaine se matérialise en sa forme la plus appréciable dans l’enveloppe charnelle de l’arrière du XV du chardon, l’Écossais bondissant, monseigneur Stuart Hogg, le fantassin aux jambes de pur-sang et à l’œil d’Odin. Un joueur qui distille les crochets, courses fulgurantes, prises d’initiatives, sens du placement, impondérabilités, contre-appuis et essais à la clef avec cette même verve nécessaire à distiller par là-bas un whisky digne d’être savouré au creux d’un comptoir patiné par un énième jour de pluie.

On a alors envie de hurler, à l’issue d’un de ces coups d’éclat dont il a le secret, fascinés par cette vivacité travaillée, relique de ses ancêtres, héritage d’un passé depuis trop longtemps révolu, on a envie de crier à son secours, pour qu’il continue à avoir les vents d’Est gonflant ses grands-voiles, on a envie de lui beugler dans une ultime ode au Strandhögg qui réside en lui : « La balle est dans ton camp Stuart ! Vogue matelot ! »

By La Fausse Patte de l’Ouest

Photo By: cinema.jeuxactu.com

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