Alan Moore, l’homme qui a donné ses lettres de noblesses aux comics sombres et sérieux avec V pour Vendetta et Watchmen notamment, a su – au cours de sa longue carrière – se renouveler et offrir des contenus bien originaux. En 1999, c’est ce qu’il fait en réinventant le concept même de “Superman” avec la série haute en couleur qu’est Tom Strong. Revenons sur cette pièce unique du “magicien des comics”.

Contexte de la réalisation de l’oeuvre

1998, le XXIe siècle arrive à grands pas. Alan Moore travaille alors pour Rob Liefeld, fondateur de Awesome Entertainment et co-créateur de Image Comics. Pourtant, Moore n’arrive pas à faire confiance à son ancien collègue de chez Image, au vu des “informations peu fiables” qu’il lui transmet. Moore est déjà un auteur extrêmement connu sur le marché des comicbooks (merci Watchmen and co.). De ce fait, beaucoup de propositions lui sont faites afin qu’il écrive des histoires chez d’autres maisons d’édition. Jim Lee – et sa compagnie Wildstorm – fait aussi partie de ce cercle d’éditeurs, et propose à Moore de travailler avec lui en lui offrant la possibilité de créer son propre label de comics. Il ne faut pas longtemps pour que Moore accepte. Une nouvelle aventure commence pour lui. Il peut créer son propre imprint en mettant en scène ses personnages et histoires qu’il écrit depuis des années, mais qu’il n’a pas encore eu l’occasion de publier. Il décide d’appeler ce label America’s Best Comics (ABC), et réunit une “armée” de scénaristes et dessinateurs pour travailler sur plusieurs projets. Début 1999, ABC voit le jour.

Plusieurs idées fusent dans la tête de Moore, l’une d’elles a pour objectif de mettre en scène une Amérique qui n’existe pas, mais où tout le monde voudrait habiter. À l’image des comics déjà existants, comme les aventures de Flash se déroulant à Central City. De plus, cette histoire devra avoir pour fonction d’être accessible à tous, afin de toucher le plus de monde. Moore considère que c’est une écriture assez paresseuse, mais qu’elle pourra avoir un fort impact sur les lecteurs. Il décide aussi de s’inspirer d’une période précédant celles des comic books, celle des pulp magazines des années 30. Son protagoniste sera fortement basé sur deux personnages agissant à cette époque, Doc Savage (plus grand détective du monde, un inventeur, chimiste, chirurgien et un artiste martial, rien que ça …) et Tarzan, qu’on ne présente plus. En mettant tous ces concepts bout à bout, sa série est enfin prête. Le dessinateur est trouvé, ce sera Chris Sprouse (Midnighter, Black Panther). Nous sommes en juin 1999, dites bonjour à Tom Strong!

Tom Strong

Tom Strong, l’Übermensch de la science

Tom Strong, le héros de la science! Quel titre, n’est-il pas? Mais qui est ce personnage qui, à première vue, à une forte ressemblance avec l’homme d’acier? Nous allons répondre à cette question, tout de suite. Avant tout, Tom Strong n’a aucun lien avec l’homme d’acier. Du moins, si nous parlons de ses origines fictives. Le concept qui définit Superman est, par contre, une des pièces qui compose Tom Strong. Cette théorie porte de nombreux noms dont celui de Übermensch. Cette philosophie définie par Nietzsche, présente l’Übermensch comme un symbole pour les autres hommes. Au vu de son vécu, l’Übermensch définit lui-même ce qu’est la raison, et a conscience des problèmes de ses semblables. Il leur vient en aide et représente un espoir leur permettant de s’améliorer chaque jour, un “Superman” en d’autres termes.

Le Superman tel que vous le connaissez, au travers des films et comics, en est l’incarnation. Pourtant, il est présenté quasi exclusivement comme un être avec une super-force pouvant faire des choses, que les humains normalement constitués ne peuvent pas à l’aide de leurs muscles. Bien entendu, il utilise cette force pour les aider et les guider dans une certaine mesure. Tom Strong, quant à lui, caractérise aussi une forme d’Übermensch, mais différente sur certains points à celle de Superman. Ce qui le définit est avant tout son intelligence qui lui permet de régler les problèmes pouvant potentiellement impacter ses congénères.

Tom Strong

Tom Strong, son histoire

L’histoire de Tom Strong commence avec celle de ses parents. 1899, Sinclair et Susan Strong décident de quitter la société dans laquelle ils ont évolué pour se créer une nouvelle vie sur l’île d’Attabar Teru (paradis naturel). Sinclair Strong est un grand chercheur et réalise bon nombre d’expériences sur l’île. Ils pensent tous deux qu’ils vivent seuls sur l’île de leurs rêves … Les mois passent, et arrive alors l’accouchement de Susan qui se complique. Sinclair ne s’est plus quoi faire quand des aborigènes surgissent dans leur habitation – construite au préalable par Pneuman (le robot crée par Sinclair) au centre d’un volcan éteint. Les aborigènes, appelés Ozus, décident d’aider la famille pour que l’accouchement se déroule sans encombre. Leur manoeuvre réussit, le petit est né et ses parents décident de l’appeler: Tomas Strong aka Tom Strong.

Nous sommes désormais en décembre 1903, l’enfant a presque atteint l’âge de quatre ans. Cependant, il ne grandit pas de manière conventionnelle. Ses parents ont décidé, afin de lui octroyer une vie éloignée des coutumes de la société, de l’élever dans une sorte de caisson avec une gravité 5 fois supérieure à celle de la Terre. Le but étant d’offrir au petit une résistance plus accrue au monde extérieur, il pourra avoir un contact avec celui-ci dès qu’il aura atteint ses 11 ans selon les calculs de son père. 1908, un tremblement de terre touche l’île d’Attabar Teru, la maison des Strong – présente dans le volcan – s’effondre. Les parents de Tom ont perdu la vie, mais lui est sains et saufs. Enfin sorti du caisson, il se découvre à l’âge de 8 ans, une force déjà phénoménale lui permettant de transporter ses parents jusqu’au village des Ozu (peuple qui l’a mis au monde).

Pendant près de 13 ans, il est élevé aux côtés de ce peuple et de Pneuman. Il consomme de la plante de Goloka pendant toute cette période. Cette plante a pour faculté d’améliorer la longévité et les capacités cognitives. Nous sommes en 1921, ce que Tom aura appris – avec les recherches de son père et les enseignements de Pneuman et des Ozu – lui a été d’une grande aide pour développer l’île d’Attabar Teru. Il décide de quitter l’île, afin de découvrir la ville dans laquelle ont grandi ses parents. Arrivé à Millenium City, il affronte l’homme qui deviendra son némésis: Paul Saveen. Après avoir découvert la ville, il retourne sur Attabar Teru où il se marie avec la fille du chef Ozu, Dhalua. Les décennies passent nous sommes désormais en 1999. La famille de Tom Strong s’est bien agrandie. Tom et Dhalua ont eu une fille, et un autre type d’animal de compagnie – un gorille savant avec des capacités cognitives extrêmement développées lui permettant de communiquer avec les humains. Les pouvoirs de la plante de Goloka ne l’ont presque pas fait vieillir, lui et sa famille, au cours d’une centaine d’années. Il est désormais le protecteur de Millenium City.

Tom Strong

Avis

Vous pouvez vous dire que nous venons de vous résumer l’intégralité des aventures de Tom Strong. Pourtant, ce n’est que le premier numéro que nous venons de vous présenter. Alan Moore a, au travers de ce premier chapitre, “cassé” les codes des comics déjà existants. Son but était simple, nous laisser entrer dans un univers qui pourrait sembler avoir déjà un énorme bagage, à l’image des Superman et Batman qui ont déjà plus de 80 ans d’histoires à leur actif. Le pari est réussi. Nous nous plongeons dans l’aventure de Tom Strong et de sa famille comme s’ils avaient toujours existé. L’une des forces de ce récit est que nous ne sommes pas une seule seconde dépaysés par ce qui nous est présenté. Dès que la lecture du premier numéro est terminée, nous avons l’impression d’avoir toujours connu les épopées de Tom Strong. De plus, la majorité des chapitres sont ponctués de flash-back qui servent leur propos et qui sèment des graines pour les prochains numéros qui vont suivre – manière intéressante et prenante de raconter une histoire.

Néanmoins, à l’image des Pulps des années 30, l’ensemble du run de Moore a cette tendance à multiplier les histoires sans forcément créer de lien entre elles. Comme pouvaient le faire les épisodes en plusieurs parties de la série animée la ligue des justiciers de notre enfance. Malgré la présence d’intrigues qui se développent sur plusieurs numéros, à la fin de ceux-là, nous repartons sur une autre intrigue sans grand lien avec la précédente. Cela aura tendance à donner au lecteur une impression de lire un épisode n’ayant aucun lien avec les précédents, pouvant créer un sentiment de perte d’intérêt pour les lectures à suivre.

Cependant, cette technique narrative a aussi ses avantages. Chaque compagnon et antagoniste introduit au cours des chapitres permettent de développer des aspects différents à chaque lecture. Moore, et les autres scénaristes qui travaillent sur la série traitent de sujets divers et variés touchants l’univers du comic book depuis plus de 80 ans. Intelligence artificielle, remise en cause de la société, aliens, multivers, voyage temporel, crises … Tout y est! Nous pourrions même aller plus loin dans l’analyse, en mettant en évidence qu’Alan Moore livre une énorme lettre d’amour à son bien-aimé médium: le comic book. Nous soulignerons que les chapitres présentant des histoires sur plusieurs numéros seront très souvent, voire toujours, celles que le lectorat appréciera le plus au vu des péripéties qui prendront le temps d’être bien plus développées. La Crisis in Infinite Hearts en fait partie, et fait référence directement au cross-over de DC comics Crisis on Infinite Earth.

Tom Strong

En bref…

Au cours des années 2000, Tom Strong aura joui d’une publication pendant près de 6 ans avec America’s Best Comics. Beaucoup d’auteurs et artistes seront passés sur cette série pour apposer leur patte, et explorer de manière plus approfondie la mythologie de l’Übermensch Tom Strong. Néanmoins, nous retiendrons principalement le travail d’envergure réalisé par Alan Moore et Chris Sprouse sur la famille Strong. Et nous applaudirons les efforts qu’ils ont fournis, au travers des aventures mythiques centrées sur les Svastika Girls, le Pangéen, ou encore Tom Strange. Chaque relecture est une redécouverte des épopées des Strong et de l’impact que sa mythologie a sur notre raisonnement et notre appréciation des autres médiums (romans, comics, etc.).

Malgré quelques épisodes qui pourraient vous rebuter, le constat est sans appel: foncez! En plus, lire du Moore à l’opposé de celui que vous avez l’habitude de lire avec Watchmen et The Killing Joke pourrait être intéressant non? L’intégralité des épisodes scénarisés par Moore – et quelques compères comme Ed Brubaker (Gotham Central, Captain America …), Brian K.Vaughan (Saga, Runaways …) et Geoff Johns (Aquaman, Green Lantern …) – sont disponibles chez Urban Comics en deux tomes (Tome 1 et Tome 2). Bonnes lectures à vous!

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